C’est une silhouette que l’on devine parfois, immobile, fixant l’horizon bleu de la Méditerranée depuis la terrasse d’une maison devenue forteresse. La Madrague, ce nom qui résonnait autrefois comme une invitation à la fête et à l’insouciance des années yéyé, est aujourd’hui un sanctuaire silencieux. Brigitte Bardot, la femme qui fit trembler le Vatican et fantasmer la planète entière, y vit ses derniers chapitres. À 91 ans, l’icône absolue a troqué sa crinière d’or et ses robes Vichy contre la compagnie exclusive de ses animaux et un isolement farouche.

Mais derrière les murs blancs de Saint-Tropez, la légende est bien vivante. Et elle a des choses à dire. Loin de l’image figée sur papier glacé, BB se révèle aujourd’hui dans toute sa complexité : une femme blessée par la gloire, une militante intransigeante et une mère qui a pris une décision radicale pour son héritage. Plongée dans l’intimité crépusculaire d’une étoile qui a choisi de s’éteindre à sa manière.

La gloire comme une malédiction

Pour comprendre la Brigitte Bardot d’aujourd’hui, il faut se souvenir de l’ouragan qu’elle fut. Née dans la bourgeoisie parisienne rigide, elle a explosé les carcans moraux de l’après-guerre avec une insolence charnelle inédite. “Et Dieu… créa la femme” n’était pas qu’un film, c’était une révolution. Mais cette libération avait un prix. Traquée, épiée, adulée puis détestée, Bardot a vécu sa célébrité comme une agression permanente.

“Je suis libre et je paie le prix de ma liberté”, répète-t-elle souvent. Ce prix, ce fut une jeunesse brûlée par les projecteurs, des dépressions, des tentatives de suicide, et un sentiment profond d’incompréhension. À 39 ans, en pleine gloire, elle a tout plaqué. Un geste fou pour l’époque, vital pour elle. Elle a fui un monde qu’elle jugeait “inhumain” pour se réfugier auprès de ceux qui ne jugent pas : les animaux.

La Madrague : De la fête au refuge

Aujourd’hui, La Madrague n’est plus le théâtre des fêtes tropéziennes. C’est une arche de Noé. Le grand salon, jadis décoré de toiles de maîtres, est envahi de paniers, de gamelles et de cages pour les oiseaux blessés. Brigitte Bardot dort dans une pièce simple donnant sur le jardin, ce jardin où elle a fait planter un olivier pour chaque animal disparu.

Ses journées sont rythmées par les soins à ses protégés et la gestion de sa fondation. Elle ne reçoit presque plus personne. Les médecins se déplacent, les amis écrivent. Son mari, Bernard d’Ormale, épousé en 1992, est son gardien, son filtre avec le monde extérieur. Il protège cette bulle de silence qu’elle a mis tant d’années à construire. “Vieillir, c’est devenir invisible et j’adore ça”, confie-t-elle, savourant enfin l’anonymat que son visage lui avait interdit toute sa vie.

Un testament choc : La rupture avec son fils

C’est sans doute la révélation la plus douloureuse de cette fin de vie. Brigitte Bardot a tranché dans le vif de ses liens du sang. Son fils unique, Nicolas Charrier, qui vit en Norvège loin du tumulte médiatique, ne sera pas son héritier principal. La star a été claire, presque brutale : “Tout ira à ma fondation, c’est ma seule descendance.”

Son patrimoine, estimé à près de 60 millions d’euros (immobilier, droits d’image, droits d’auteur), a une destination unique : la cause animale. La Madrague elle-même appartiendra aux bêtes. C’est un choix politique, moral, mais aussi le signe d’une blessure maternelle jamais refermée. Bardot n’a jamais caché sa difficulté à être mère, elle qui se sentait elle-même encore enfant. Ce testament sonne comme l’acte final d’une vie où l’amour des animaux a supplanté celui des humains.

“Je veux mourir dans mon lit”

La santé de l’icône inquiète. En 2023, une hospitalisation pour détresse respiratoire a fait craindre le pire. Mais BB, fidèle à son caractère de feu, a balayé les rumeurs d’un revers de main : “J’ai neuf vies comme mes chats”. Pourtant, la réalité est là. Elle s’affaiblit. Mais elle refuse l’acharnement, les hôpitaux froids et la médecine invasive.

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Ses dernières volontés sont d’une simplicité biblique : “Je veux mourir à La Madrague, dans mon lit, entourée de mes bêtes.” Elle veut partir “sans peur, sans haine”, dans cette maison qui a vu ses rires et ses larmes. Elle prépare sa sortie avec la même exigence qu’elle mettait dans ses rôles, refusant jusqu’au bout de se laisser dicter sa conduite.

Un héritage immortel

Que restera-t-il de Brigitte Bardot ? Une image, bien sûr, celle d’une beauté qui a défié le temps. Un style, copié par toutes les maisons de couture. Mais surtout, une voix. Une voix qui a crié pour ceux qui n’en ont pas. Sa Fondation, financée par la vente de ses propres bijoux et souvenirs, est une machine de guerre au service de la protection animale.

On peut la juger, critiquer ses prises de position parfois radicales ou maladroites, mais on ne peut lui nier sa sincérité. Elle a tout donné. Elle a transformé sa richesse matérielle en mission morale. Et si elle finit seule, recluse derrière ses volets bleus, c’est qu’elle l’a choisi. Brigitte Bardot n’est pas une victime de sa vieillesse, elle en est la souveraine.

Quand la lumière s’éteindra définitivement sur Saint-Tropez, il restera le bruit des vagues et le souvenir d’une femme qui a préféré la compagnie d’un chien à l’adulation des foules. Une légende qui refuse de mourir, parce qu’elle a planté des graines d’amour là où on ne l’attendait pas. Bon vent, Madame.