C’est un séisme. Un de ces tremblements de terre médiatiques qui secoue les fondations mêmes du paysage audiovisuel français. Le 13 novembre 2025, la bombe lâchée par Médiamétrie a eu l’effet d’une douche glaciale, d’un réveil brutal pour la tour d’ivoire de Radio France. France Inter, le paquebot insubmersible, la première radio de France, est en train de sombrer. Et tous les regards, chargés de colère, de déception ou d’une ironie grinçante, se tournent vers un seul homme : Benjamin Duhamel.

L’arrivée du jeune journaliste de 30 ans, transfuge de BFM TV, pour remplacer l’icône Léa Salamé à la co-animation de la matinale la plus puissante de France, avait été présentée comme un coup de maître. C’était le “coup parfait”. Un visage frais, connu de la télévision, réputé incisif, pour rajeunir l’antenne et maintenir l’hégémonie. Deux mois et demi plus tard, le rêve s’est transformé en cauchemar. Les chiffres sont sans appel, brutaux, presque violents.

France Inter a perdu 460 000 auditeurs quotidiens par rapport à la rentrée 2024. C’est une hémorragie. L’audience cumulée s’effondre, passant sous la barre des 12%. C’est la plus forte baisse enregistrée depuis 2021. Mais le véritable “crime scene” se situe sur la tranche la plus stratégique, le joyau de la couronne : la matinale 7h-9h. C’est là que le bât blesse, que la radio “saigne le plus”. Près de 300 000 fidèles se sont évaporés en un an. Ils ont éteint leur poste, ou pire, ils sont allés voir ailleurs.

Et au cœur de cette débâcle, il y a ce nouveau visage, cette nouvelle voix qui, manifestement, ne “prend pas du tout”. L’échec est si cuisant qu’il est impossible d’éviter le sujet qui fâche, le tabou qui n’en est plus un, le nom qui résonne comme une provocation pour une partie du public : Duhamel.

Car Benjamin Duhamel n’est pas un journaliste comme les autres. Il est l’héritier. Le “fils de” Patrice Duhamel, ancien directeur général de France Télévisions. Le “fils de” Nathalie Saint-Cricq, la puissante responsable du service politique de ce même groupe public. Il est aussi le “neveu de”, Alain Duhamel, l’éditocrate quasi-mythologique qui commente la vie politique depuis un demi-siècle. Une dynastie.

Ce nom, c’est son péché originel. Sur le papier, son parcours est rapide, mais pour ses détracteurs, il est surtout suspect. Un stage à 22 ans à RTL, là où travaille “son oncle”. Puis LCI. Puis BFM TV, où il “monte très vite”. Et enfin, la consécration : la matinale de la première radio de France. À chaque étape, la même “rangaine” l’a poursuivi : “piston”, “népotisme à la française”, “fils de”. Sur les réseaux sociaux, la violence est inouïe. “Il est là grâce à ses parents”, “toujours plus simple quand ta mère bosse à la télé”.

Ce qui était autrefois une rumeur de couloir, un grondement sur Internet, est aujourd’hui validé par les chiffres implacables de Médiamétrie. La critique n’est plus seulement celle d’une opinion publique jalouse, elle est devenue un fait d’audience. Les auditeurs votent avec leur bouton “off”. Même au sein de Radio France, son arrivée avait fait “grincer des dents”. Aujourd’hui, ces mêmes voix doivent ricaner jaune en voyant que les “audiences semblent leur donner raison”.

Mais le problème est-il seulement son nom ? Pas uniquement. L’échec est aussi celui d’un style. Les auditeurs fidèles de France Inter, habitués à la voix posée, à la culture et à “l’alchimie” de l’ancienne formule, ne s’y retrouvent pas. On reproche à Duhamel un ton “trop télé”, “trop lisse”, “pas assez radio”. Sa voix, son rythme, sa manière d’être, tout semble appartenir à l’univers de BFM, un univers de “breaking news” et de débats en boucle, bien loin de l’institution qu’est la matinale d’Inter. Il est le symbole d’une télévision qui vient dévorer la radio, d’une uniformisation que les auditeurs rejettent en bloc.

La direction de France Inter, prise au piège, parle officiellement de “période d’ajustement”. Une langue de bois classique pour masquer une panique bien réelle. Car perdre près d’un demi-million d’auditeurs en une seule vague, ce “n’est plus de l’ajustement, c’est une alerte rouge”. Le mot est lâché. Une alerte rouge pour Benjamin Duhamel lui-même.

Son siège est-il déjà menacé ? Officiellement, non. On ne vire pas une star de la rentrée après seulement deux mois. “France Inter va sans doute le laisser prendre ses marques”. Mais l’ultimatum est implicite. Il doit “remonter très rapidement la pente”. Sinon, le mot “remplacement”, aujourd’hui chuchoté, sera bientôt prononcé à voix haute. Car France Inter est la première radio de France, et elle “doit le rester”. Ses dirigeants ne laisseront pas le “bateau dériver trop longtemps”.

Cette crise est d’autant plus grave qu’elle n’arrive pas dans un vide. Pendant que France Inter s’effondre, la concurrence se frotte les mains. RTL, l’éternel second, réduit l’écart. Et surtout, Europe 1, donnée pour morte il y a quelques années, “cartonne” et connaît une “remontée fulgurante”.

Et c’est là que l’échec de Duhamel prend une dimension politique et sociétale. Pourquoi les auditeurs partent-ils ? Et où vont-ils ? Le transcript le suggère : ils vont là où ils ont l’impression qu’on leur “dit la vérité”, qu’on “ne cache pas certaines choses”. C’est un désaveu terrible pour France Inter, perçue de plus en plus comme le média d’une élite déconnectée, d’un “entre-soi” parisien dont Benjamin Duhamel est devenu, malgré lui, le symbole parfait. Sa nomination n’était pas un signe de renouveau, mais la confirmation d’un système fermé que le public rejette.

La question est désormais posée, brutale : “stop ou encore ?”. Benjamin Duhamel peut-il inverser la tendance ? Peut-il, par son seul talent, faire taire les critiques sur son nom et reconquérir 300 000 auditeurs échaudés ? Ou est-il simplement la victime expiatoire de la fin d’une hégémonie ? Les Français en ont-ils simplement “marre du nom Duhamel” ?

L’ironie de l’histoire, cruelle et savoureuse, vient conclure ce drame médiatique. Pendant que Benjamin Duhamel vit son chemin de croix sur les ondes, celle qu’il a remplacée, Léa Salamé, connaîtrait un sort similaire. Partie sur France 2, elle “vit la même chose à la télévision”. Comme quoi, “l’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs”. Un double échec qui sonne comme la fin d’une époque pour ces stars du PAF, et peut-être, le début d’une nouvelle ère pour les auditeurs et les téléspectateurs, qui ont décidé de reprendre le pouvoir.