Le 16 octobre 1984, la France basculait dans l’horreur. Un visage d’ange, Grégory Villemin, 4 ans, était retrouvé sans vie, pieds et poings liés, dans les eaux froides de la Vologne. 40 ans plus tard, ce “fait divers” continue de hanter la mémoire collective et judiciaire du pays. Mais pour le Colonel Étienne Sesmat, premier directeur de l’enquête, le mystère n’est pas aussi épais qu’on le prétend. Dans une interview poignante et d’une clarté redoutable, il revient sur ce drame qui a marqué sa vie et pointe du doigt la mécanique implacable de la haine.

La Scène de Crime : L’Innocence Sacrifiée

 

Le Colonel Sesmat se souvient de chaque détail comme si c’était hier. L’appel fatidique, l’arrivée à Lépanges-sur-Vologne, et cette découverte qui glace le sang. “J’ai pensé que l’histoire allait s’arrêter là, parce qu’on n’imagine pas qu’un enfant puisse être enlevé et assassiné”, confie-t-il. Lorsqu’il découvre le corps du petit Grégory, bonnet rabattu sur le visage, l’enfant semble dormir. Un visage apaisé qui contraste avec la violence du geste.

“J’ai eu le sentiment que cet enfant était sacrifié sur un autel”, déclare le Colonel. L’autel de la jalousie, de la haine recuite. Ce n’était pas un simple crime, c’était un message. Un acte barbare perpétré par une main familière, guidée par une envie dévorante.

Le Corbeau et la Haine du “Chef”

 

Très vite, l’enquête révèle un climat délétère. La famille Villemin est harcelée depuis des années par un “corbeau”. Des milliers d’appels, des lettres anonymes, une persécution psychologique incessante. Mais en 1983, la cible se précise : Jean-Marie Villemin. Ce jeune père, promu contremaître (“le chef”) à la force du mérite, cristallise toutes les rancœurs.

Dans ce milieu ouvrier modeste, sa réussite est vécue comme une trahison, une injustice par certains membres de sa propre famille élargie. “L’envie est une véritable peste mentale”, analyse Sesmat. C’est ce sentiment inavouable, cette souffrance intériorisée face au bonheur de l’autre, qui va armer le bras du tueur. La lettre de revendication, postée le jour même du meurtre, est sans équivoque : “J’espère que tu mourras de chagrin le chef… Voilà ma vengeance, pauvre con.”

Bernard Laroche : L’Ombre du Coupable

 

Le Colonel Sesmat est formel : l’enquête initiale, menée par la gendarmerie, avait rapidement identifié le suspect numéro un. Les expertises en écriture, notamment celles de la réputée Mme Jacquin-Keller, pointent vers Bernard Laroche, le cousin jaloux. Un “foulage” (trace d’écriture sur la lettre suivante) laisse même apparaître une signature compatible avec la sienne.

Le témoignage crucial de Muriel Bolle, la belle-sœur de Laroche, vient sceller les soupçons. Elle raconte avoir été présente lors de l’enlèvement, avoir vu Bernard revenir seul… Un récit qu’elle rétractera plus tard, mais qui reste, pour les enquêteurs de la première heure, la clé de voûte de la vérité. “Bernard Laroche avait le profil, il n’avait pas d’alibi, et tous les indices convergeaient vers lui”, insiste Sesmat. Pour lui, l’enlèvement et le meurtre sont l’œuvre d’une seule et même personne, agissant dans une “pulsion meurtrière incontrôlée” durant un créneau de 40 minutes. La thèse du complot à plusieurs lui semble incompatible avec la précipitation et les risques insensés pris ce jour-là.

Nous devrons toujours vivre avec » : quand les parents du petit Grégory se  confiaient à La Croix

Le Gâchis Judiciaire et le Naufrage du Juge Lambert

 

Si l’affaire n’est toujours pas officiellement résolue, c’est à cause d’une série d’erreurs judiciaires catastrophiques, incarnées par le juge Jean-Michel Lambert. Le Colonel Sesmat ne mâche pas ses mots : “L’affaire Grégory, c’est l’affaire Lambert”. Un juge dépassé, vaniteux, plus intéressé par la lumière médiatique que par la vérité, qui va jusqu’à annuler des procédures cruciales pour des vices de forme.

Le pire survient lorsque la machine s’emballe contre Christine Villemin, la mère éplorée. Accusée d’infanticide sur la base de théories fumeuses, elle vivra un calvaire, enceinte et hospitalisée, tandis que le véritable suspect est remis en liberté. Une “dérive” qui poussera Jean-Marie Villemin, désespéré et abandonné par la justice, à commettre l’irréparable en abattant Bernard Laroche. “Quel gâchis”, soupire le Colonel, qui regrette de n’avoir pas su mesurer à l’époque la détresse absolue du père.

La Vérité est-elle Inaccessible ?

 

Aujourd’hui, la justice continue de chercher, espérant que la science moderne fasse parler les scellés. Mais pour le Colonel Sesmat, si la vérité judiciaire (une condamnation) semble compromise par la mort des protagonistes, la vérité historique, elle, est accessible. En analysant les faits à rebours, en écartant les fausses pistes et les complots alambiqués, le scénario du 16 octobre 1984 apparaît dans sa tragique simplicité.

Jean-Marie et Christine Villemin, eux, restent dignes dans la douleur. Ils se sont reconstruits, ont eu d’autres enfants, mais continuent le combat. Pas pour la vengeance, mais pour la mémoire de leur fils. Comme le conclut le Colonel, qui se bat à leurs côtés par la plume et la parole : “On doit cette vérité à Grégory”. Une vérité qui a le visage de la jalousie humaine, la plus banale et la plus meurtrière qui soit.