“J’ai vécu plusieurs vies en une, mais c’est le silence qui suit les applaudissements qui vous en enseigne le plus.” Ces mots, prononcés par Michel Sardou lui-même, résonnent aujourd’hui avec une intensité poignante. À l’aube de ses 80 ans, l’homme qui a été la bande-son de la France pendant des décennies, l’interprète de “La Maladie d’amour”, “Je vais t’aimer” ou encore “Les Lacs du Connemara”, mène désormais une vie loin des projecteurs, une vie marquée par le succès, mais aussi par une profonde mélancolie.

Le rideau est tombé plus tôt que prévu. Sa grande tournée d’adieu, “Je me souviens d’un adieu”, qui devait être sa dernière communion avec son public, a été brutalement interrompue en 2023. À 76 ans, la machine s’est enrayée. Une angine d’abord, puis un test positif au Covid-19, l’ont contraint à annuler des dates cruciales à Brest et Clermont-Ferrand, laissant des milliers de fans déçus et inquiets. Ces problèmes de santé récurrents sont venus rappeler la fragilité d’une idole que l’on croyait infatigable.

Aujourd’hui, Michel Sardou vit une retraite paisible, mais solitaire, en Normandie, aux côtés de sa troisième épouse, l’ancienne journaliste Anne-Marie Périer. Une stabilité trouvée sur le tard, qui contraste violemment avec le tumulte de sa vie passée et les vides laissés par ceux qui ne sont plus là.

Car la tristesse de Sardou, c’est aussi celle d’un homme qui voit son monde disparaître. La liste de ses amis perdus s’allonge tragiquement : Jean-Paul Belmondo, Guy Bedos, et plus récemment Alain Delon, le parrain de son fils Romain. “Ils partent tous les uns après les autres,” a-t-il déploré sur Europe 1. “Ça devient triste, parce qu’ils ne sont pas remplacés.”

Mais la perte la plus emblématique, celle qui charrie le plus de regrets, reste celle de Johnny Hallyday. Leur amitié de plus de 30 ans, fraternelle et tumultueuse, s’est brisée net à cause d’une “blague” de Sardou. Sur scène, alors que Johnny venait d’adopter Jade et Joy, Sardou avait lancé : “Ça va être difficile de les mettre sur des skis.” Une tentative d’humour “très maladroite”, reconnaîtra-t-il, que Johnny, profondément blessé, n’a jamais pardonnée. “Il l’a très mal pris […] et la situation a dégénéré,” a confié Sardou. Ils ne se sont jamais réconciliés.

Cette vie est aussi jalonnée de controverses qui ont forgé sa réputation de “vieux réac”, un terme que Johnny lui-même avait employé. De “Les Ricains” (censurée en plein anti-américanisme gaulliste) à “Je suis pour” (perçue comme une apologie de la peine de mort) ou “Le Temps des colonies” (critiquée pour sa vision nostalgique et raciste), Sardou a toujours joué avec le feu, affirmant “jouer des rôles”. “Je ne suis pas un humaniste, un fasciste ou un colonialiste. Je suis acteur,” se défendait-il. Pourtant, ces polémiques l’ont isolé, tout comme ses brouilles, y compris avec Nicolas Sarkozy, dont il était proche avant une remarque sur sa tenue “pas très présidentielle” à l’Élysée.

Ses relations amoureuses ont également été chaotiques. S’il file le parfait amour depuis 1999 avec Anne-Marie, son second mariage avec Elisabeth Haas (surnommée Babette), mère de ses fils Romain et Davy, s’est soldé par un divorce douloureux en 1998, après deux décennies. La cause ? Sardou l’admet sans fard : son infidélité. “Je n’ai pas été un homme très honnête,” a-t-il confessé. “J’avais des aventures ici et là. C’était facile […] C’était les années 90 et les filles étaient là.” Il reconnaîtra : “Elle en a eu assez, et je la comprends tellement bien. Et donc elle a fait ses valises et est partie.”

Mais le drame le plus sombre de sa vie privée reste la tragédie vécue par sa fille aînée, Cynthia, née de son premier mariage. La nuit de Noël 1999, la jeune journaliste fut enlevée par trois hommes, séquestrée et violée pendant plusieurs heures avant d’être abandonnée sur un terrain vague. Un enfer qui a laissé des cicatrices indélébiles. “Mon père a beaucoup souffert de ma tragédie,” a-t-elle partagé. Michel Sardou, pudique, a avoué sa propre impuissance : “Parfois, j’ai l’impression de ne pas bien la comprendre, et cela me fait de la peine.”

Aujourd’hui, alors qu’il approche des 80 ans, Michel Sardou est confronté aux réalités du vieillissement. L’homme qui a rempli les plus grandes salles, qui a provoqué, qui a aimé et qui a été haï, fait face au silence. Son héritage est immense, mais son présent est teinté de la mélancolie de ceux qui restent. La France a perdu ses légendes, et Sardou est l’un des derniers survivants, luttant avec le passé et le passage inévitable du temps. Les projecteurs s’éteignent lentement sur une vie vécue, sans aucun doute, à plein volume.