Robert Redford : L’Homme Brisé derrière la Légende. Après sa Mort, sa Femme Sibylle Brise le Silence sur les Tragédies Inimaginables qui ont Hanté sa Vie.

Pour le monde entier, il était l’incarnation de la “golden boy” attitude, le Kid de Sundance, le journaliste infatigable des Hommes du Président, l’amant magnétique d’Out of Africa. Robert Redford était plus qu’un acteur ; il était un mythe américain. Une gueule d’ange, un talent brut, un engagement écologique précoce et une réussite insolente. Mais derrière le sourire éclatant et les yeux bleus perçants, se cachait un homme pétri de doutes, façonné par le deuil et marqué au fer rouge par des tragédies personnelles que sa discrétion légendaire avait toujours tenues à distance du public.

Aujourd’hui, après sa disparition, celle qui a partagé les trente dernières années de sa vie, sa femme, l’artiste Sibylle Szaggars, a enfin décidé de briser le silence. Et ce qu’elle révèle n’est pas l’histoire de la star, mais le portrait intime d’un homme qui a dû apprendre à vivre avec l’inimaginable : la perte, non pas d’un, mais de deux de ses enfants.

Le témoignage de Sibylle, rapporté après des décennies de vie commune loin des projecteurs, vient éclairer d’une lumière nouvelle la complexité de l’icône. Elle parle d’un homme qui portait “des années de douleur en silence”, un homme dont la résilience forçait l’admiration mais dont les cicatrices ne se sont jamais vraiment refermées.

La première, la plus indélébile, est survenue alors qu’il n’était qu’un jeune homme de 23 ans, luttant pour percer. En 1958, il avait épousé secrètement à Las Vegas Lola Van Wagenen. Ils n’avaient que 300 dollars en poche, mais un amour fou et l’envie de construire une vie. En septembre 1959, leur premier fils, Scott, voit le jour. Le bonheur est de courte durée. Deux mois et demi plus tard, le nourrisson meurt subitement, victime du syndrome de la mort subite du nourrisson.

Ce drame fut le péché originel de sa douleur. “Cette perte a laissé une cicatrice qui ne guérit jamais vraiment”, confiera-t-il bien des décennies plus tard. Le jeune couple, dévasté, se rejeta la faute, hanté par des questions sans réponse. Pour Redford, cette tragédie a défini sa manière d’aimer, de souffrir et de se sentir responsable pour le reste de son existence.

Cette fêlure précoce s’ajoutait à une jeunesse déjà compliquée. L’image du gamin de Santa Monica à qui tout réussissait est une illusion. Fils d’un comptable pendant la Grande Dépression, il avait vu sa mère lutter contre la maladie avant de mourir subitement d’une septicémie alors qu’il n’avait que 18 ans. Ce choc l’avait laissé “dévasté et sans repère”. Il avait lui-même contracté la polio à 11 ans, restant incapable de marcher pendant des semaines. La légende de Robert Redford ne s’est pas construite sur la chance, mais sur les ruines de drames successifs.

Le succès fulgurant de Butch Cassidy and the Sundance Kid en 1969 l’a propulsé au rang de superstar. Avec Lola, ils auront trois autres enfants : Shauna, James et Amy. Mais la gloire a un prix. Les années 70 et 80 sont celles de ses plus grands films, mais aussi celles de ses absences. Les tournages l’éloignent de sa famille. Lola, de son côté, poursuit ses propres ambitions intellectuelles et militantes. Après 27 ans d’une vie commencée dans le dénuement et terminée au sommet d’Hollywood, le couple divorce en 1985. Ils avaient “évolué dans des directions différentes”.

Redford est alors au sommet, mais intimement, il est seul. Il enchaîne quelques relations, notamment avec l’actrice Sonia Braga, mais rien ne s’ancre. Il lui faudra attendre la fin des années 1990 pour que sa vie bascule à nouveau, cette fois vers la paix.

Cette paix a un nom : Sibylle Szaggars. Leur rencontre, telle qu’elle la raconte aujourd’hui, est digne d’un film, mais d’un film qu’il aurait réalisé, pas d’un blockbuster. Elle a lieu à Sundance, son refuge dans l’Utah. Sibylle, une artiste multimédia d’origine allemande, est là en simple visiteuse. Elle ne connaît presque rien de sa filmographie. Avant un dîner, elle avouera avoir loué en urgence quelques-uns de ses films pour éviter l’embarras.

Ce fut sa chance. Comme le révèle son témoignage, Redford, las d’être vu comme une icône, a été immédiatement séduit par cette indifférence à sa célébrité. Pour la première fois depuis des décennies, quelqu’un le voyait lui : l’homme curieux, réfléchi, passionné par l’art et la nature, et non la légende d’Hollywood.

Leur lien s’est noué non pas sur le glamour, mais sur des valeurs communes. L’engagement de Redford pour l’environnement n’était pas une posture ; c’était une passion née dans son enfance. Avec Sibylle, artiste dont l’œuvre est dédiée à la fragilité de la planète, il trouve une partenaire, une âme sœur militante. Ils se marient en juillet 2009, en toute intimité, à Hambourg, loin de la fureur d’Hollywood.

Sibylle Szaggars décrit leur union comme une mission partagée. Ils collaborent activement, notamment au sein de leur organisation “The Way of the Rain”, dédiée à l’éducation environnementale par l’art. Selon elle, cette relation a offert à Redford “une stabilité et une paix qu’il n’avait jamais connues auparavant”. Elle devient son pilier, son ancrage.

Et il en aura besoin. Car la vie, qui l’avait déjà tant éprouvé, lui réservait un dernier coup, le plus cruel de tous. En octobre 2020, la tragédie frappe à nouveau. Son fils, James Redford, cinéaste et militant écologiste comme son père, meurt à 58 ans d’un cancer des voies biliaires.

Pour Robert Redford, cette perte est une dévastation. C’est l’écho insupportable de la mort de Scott, 61 ans plus tôt. La blessure qu’il croyait apaisée est rouverte, plus vive que jamais. Dans cette épreuve, le rôle de Sibylle fut capital. Elle l’a accompagné “avec douceur et constance”, devenant son soutien indéfectible dans les heures les plus sombres, lui permettant de traverser ce deuil absolu.

C’est cet homme, complexe, résilient et profondément humain, que Sibylle Szaggars a voulu révéler en brisant le silence. Elle évoque un amour fondé “sur le respect, la bienveillance et un but commun”, une union de près de trente ans qui a résisté à la souffrance.

En s’éteignant paisiblement dans son ranch de Sundance, entouré des montagnes qu’il aimait, Robert Redford a laissé derrière lui un héritage colossal, estimé à plus de 200 millions de dollars. Mais comme le souligne sa veuve, l’argent et les biens ne sont pas l’essentiel. Son véritable héritage réside dans les histoires qu’il a racontées, les causes qu’il a défendues, et la famille qu’il a chérie.

Le témoignage de Sibylle Szaggars ne change pas la filmographie de la légende, mais il change l’homme. Il nous force à voir au-delà du mythe. Derrière le “Sundance Kid” se tenait un père qui a perdu deux enfants, un homme qui a dû porter le poids d’un chagrin silencieux pendant toute sa vie, et qui n’a trouvé la paix que sur le tard, dans les bras d’une femme qui l’aimait pour ses cicatrices, et non pour sa gloire.