« Pas Assez Bêtes » : Alain Souchon Face au Scandale du RN, la Mise au Point Déroutante du Chanteur à 81 Ans

Le Choc des Mots : Alain Souchon, la Liberté de Ton et le Piège de la Politique en Pleine Ascension du RN

Le mardi 18 novembre 2025, le plateau de l’émission C à Vous sur France 5 ressemblait étrangement à une scène de théâtre où l’on avait invité un vieux sage à se justifier. Officiellement, Alain Souchon était l’invité d’Anne-Élisabeth Lemoine, accompagné de ses deux fils, Pierre et Ours, pour célébrer la sortie de leur nouvel album, Studio Saint-Germain. Une réunion de famille musicale, empreinte de la douceur et de la poésie que l’on connaît à la lignée Souchon.

Officieusement, cependant, une autre mélodie planait dans l’air, bien plus dissonante. Une question non écrite, mais palpable, dominait l’atmosphère : la polémique politique déclenchée quelques jours plus tôt par une phrase lâchée, un trait d’esprit qui avait eu l’effet d’une déflagration, ravivant la guerre médiatique et sociale entre l’élite culturelle et les électeurs du Rassemblement National (RN).

À 81 ans, Alain Souchon, l’artiste de la mélancolie sensible et du verbe juste, se retrouvait au centre d’une tempête politique, sommé de s’expliquer sur une formule choc : « je ne crois pas que les Français soient assez [bêtes] pour élire quelqu’un du Front National ». Une déclaration qui, au-delà de sa maladresse, interroge sur le prix de la liberté de ton et le poids des mots à une époque où le paysage politique français voit l’extrême droite monter comme jamais dans les sondages.

L’Origine du Tumulte : Le Jugement de l’Élite et la Colère du RN

La controverse, désormais connue sous le nom de « Souchon-gate », a trouvé sa source dans une interview accordée par le chanteur à RTL. Interrogé sur la montée du RN dans les intentions de vote – l’article source évoque le chiffre de 35% dans les sondages, un niveau inédit –, Alain Souchon a d’abord tenté l’humour, minimisant le score : « 35 [pour cent], ce n’est pas 50 ». Mais l’humour a rapidement tourné à la provocation lorsque le chanteur a enchaîné avec sa sentence fatale, mettant directement en cause l’intelligence du corps électoral susceptible de porter le parti au pouvoir.

Cette phrase, jugée par les observateurs et les sympathisants du parti comme une marque de « mépris de classe », a eu l’effet d’une giclée d’acide sur les réseaux sociaux. Souchon, icône d’une certaine gauche caviar ou, du moins, d’une élite intellectuelle bien établie, était accusé de regarder de haut le « peuple » qui, par désespoir ou conviction, se tournait vers le vote protestataire.

La réaction des cadres du Rassemblement National ne s’est pas fait attendre, d’une virulence rare. Sébastien Chenu a dénoncé des propos « méprisants », tandis que Jean-Philippe Tangui a usé d’une rhétorique particulièrement agressive sur les plateformes en ligne. Pour le RN, cette sortie était une aubaine, un moyen facile de renforcer le récit de la « France d’en haut » déconnectée, qui juge sans comprendre.

De plus, l’artiste avait ajouté, avec un air d’amusement, une blague sur un éventuel « exil en Suisse » en cas de victoire de l’extrême droite. Dans un contexte de tensions sociales et économiques, cette plaisanterie sur la fuite vers un paradis fiscal, même symbolique, a été interprétée par les détracteurs comme l’expression ultime du privilège de l’artiste, capable de se soustraire aux conséquences de ses propres convictions. La polémique était lancée, dévorant l’actualité musicale pour ne laisser place qu’à la controverse politique.

Le Rôle Ambigu des Fils et la Défense en Demi-Teinte

C’est donc dans cette ambiance électrique que les trois Souchon sont apparus sur le plateau de C à Vous. L’objet de l’interview n’était plus l’album, mais la tentative de désamorçage d’une bombe médiatique.

Alain Souchon, avec le sourire « désarmant » qui l’a toujours caractérisé, a d’abord assumé le fond de sa pensée, tout en tentant de la nuancer. Sa défense, typique de l’homme qui a toujours navigué entre poésie et maladresse, s’est articulée autour de deux axes principaux. Le premier était l’humour désinvolte et l’auto-dérision, évoquant son milieu social : « J’ai eu une éducation bourgeoise, on ne dit pas [ça] à la télévision ». Cette justification, qui se voulait une plaisanterie sur les manières, a paradoxalement servi à renforcer l’image d’une classe privilégiée qui peut se permettre de juger le reste du corps social.

Le second axe était la tentative de repli dans la sphère privée. Il a expliqué avoir parlé « comme avec des amis à la maison », et que ses propos n’étaient pas destinés à un auditoire national. Ce plaidoyer de la sincérité intime transposée à l’espace public a soulevé la question de l’adaptation de l’artiste aux nouvelles règles de l’ère médiatique, où tout est enregistré, partagé, et analysé. Le chanteur, figure de l’ancienne école de la chanson française, reconnaît qu’il « faut parfois mesurer ce qu’on dit ».

Devant la difficulté de leur père à circonscrire l’incendie, ses fils, Pierre et Ours, ont pris le relais. Leur intervention a visé à « clarifier l’essentiel », notamment concernant la fameuse menace d’exil. Ils ont insisté sur le fait qu’il s’agissait d’« une blague », une simple phrase « sortie de son contexte » et « tronquée » par des montages en ligne visant à maximiser la controverse. Leur rôle était clair : celui de la cellule de crise familiale, tentant de protéger l’icône d’une image d’arrogance qu’il n’a jamais cherché à cultiver.

Le Déni ou la Lucidité : La Question de l’Âge et de l’Engagement

À 81 ans, Alain Souchon n’est plus l’homme à qui l’on demande de faire des pirouettes médiatiques. L’article conclut qu’il n’a « rien perdu de sa liberté de ton ». Mais cette liberté a un prix, surtout lorsqu’elle s’exprime avec une franchise qui ne laisse aucune place au doute sur le fond de sa pensée. La question n’est pas de savoir si Souchon est « contre » le RN – ce qu’il a toujours été, à l’instar de nombreux artistes de sa génération –, mais de savoir comment il l’exprime.

Son ton, hérité d’une culture du débat de salon, est perçu comme une attaque frontale et moralisatrice. Pour les électeurs du RN, qui se sentent déjà marginalisés et incompris par le système, le fait qu’une figure aimée de la chanson les traite implicitement d’« idiots utiles » du système représente un affront. C’est un rappel brutal de la ligne de fracture qui sépare le pays. L’émotion de la « haine » et de la « colère » qui a ciblé d’autres personnalités (comme Jenifer ou Kendji Girac pour d’autres raisons) se retourne ici contre l’artiste, non pas pour un échec personnel, mais pour un jugement collectif.

Le choix de Souchon de ne pas s’excuser platement, mais de « nuancer » en parlant d’une simple plaisanterie ou d’une éducation trop franche, maintient sa position d’artiste intègre. Il refuse de renier sa conviction politique profonde, mais reconnaît la portée déformante des médias. Il y a, dans cette séquence, la confrontation de deux époques : celle de l’artiste intouchable, dont les paroles étaient tolérées comme des « vérités d’artiste », et celle de la téléréalité politique, où chaque mot est une munition.

L’Artiste vs. le Citoyen : Le Vrai Débat sur la Démocratie

Le fond du débat, au-delà de la polémique stérile, est celui de la légitimité démocratique. En questionnant l’intelligence des électeurs du RN, Souchon a involontairement soulevé la question de l’acceptation de la démocratie et de ses résultats, même lorsque ceux-ci sont jugés « dangereux » par une partie de l’opinion.

L’icône Souchon, qui a toujours prôné la tolérance dans ses chansons, se trouve piégée par la rudesse de son expression politique. Il a tenté de faire passer un message d’alerte – « attention à ce qui se prépare » – mais il l’a fait avec un ton qui a été perçu comme un signal de mépris. Ce décalage entre l’intention (l’avertissement) et la réception (l’insulte) est le cœur de la tragédie politique de l’artiste engagé.

Sa génération a grandi avec le luxe de l’opposition frontale au Front National. Aujourd’hui, face à une normalisation et une quasi-acceptation du RN dans le paysage médiatique et politique, les anciennes méthodes de confrontation directe ne fonctionnent plus. Elles nourrissent au contraire le ressentiment et le sentiment d’être une « victime du système » chez l’électorat visé.

La séquence sur C à Vous n’a pas seulement servi à promouvoir l’album Studio Saint-Germain. Elle a servi de thérapie de choc pour l’artiste. Elle lui a rappelé que, même à 81 ans, la scène médiatique est une « arène » impitoyable.

Conclusion : Le Prix de la Liberté non Mesurée

En fin de compte, Alain Souchon a maintenu sa position fondamentale : celle d’un artiste qui ne veut pas voir la France sombrer dans les extrêmes. Il a payé le prix de cette conviction par la controverse et l’accusation de mépris. Ses fils ont pu « sauver » la réputation de l’homme par l’argument de la blague « tronquée », mais ils n’ont pu effacer la dureté du propos initial.

Cette séquence restera un cas d’école de l’artiste face à la politique contemporaine. Souchon n’a pas perdu sa liberté, mais il a appris, sur le tard, qu’elle doit être « mesurée » pour ne pas être dénaturée et récupérée par ses adversaires. Il est sorti de cette épreuve avec l’image d’un homme toujours intègre dans ses valeurs, mais dépassé par les codes d’une nouvelle ère médiatique où le plus grand danger n’est pas l’ennemi, mais la « phrase qui dépasse sa trajectoire ». L’artiste mélancolique a dû accepter la rudesse du débat public, un contraste poignant avec la douceur de son nouvel album.