La Tragédie Derrière le Mythe : Robert Redford, l’Homme aux Mille Vies et aux Mille Deuils

Quand on évoque Robert Redford, les images affluent : le sourire ravageur de Gatsby le Magnifique, le regard bleu acier de L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, la chevelure blonde iconique du cinéma américain. Pendant plus de soixante ans, il a incarné la réussite, la beauté et le talent. Mais derrière cette façade scintillante, derrière les Oscars et les millions de dollars, se cache un homme hanté. À l’aube de ses 90 ans, l’acteur légendaire accepte enfin de lever le voile sur la mosaïque de pertes et de chagrins qui a constitué sa vie privée. Ce n’est pas l’histoire d’une star, c’est celle d’un survivant.

La Mort, Compagne de Jeunesse

Bien avant de fouler les tapis rouges, la mort rôdait déjà autour du jeune Robert. Né en 1936, il grandit avec l’ombre de la polio, cette maladie terrifiante qui paralysait l’Amérique. Lui-même contracte le virus enfant, se réveillant un matin incapable de bouger. S’il échappe au “poumon d’acier”, ces semaines d’alitement et de peur marquent son esprit à jamais.

Mais le véritable premier coup de poignard du destin survient à ses 18 ans. Sa mère, Martha, celle qui croyait en lui quand il n’était qu’un adolescent rebelle et fauteur de troubles, meurt brutalement d’une hémorragie à seulement 40 ans. “Je l’ai prise pour acquise”, confiera-t-il avec des regrets éternels. Elle ne le verra jamais devenir la star qu’elle pressentait. Cette perte, suivie de celle de son oncle David – son père de substitution – mort à la guerre, laisse le jeune Robert orphelin de ses repères affectifs. Il se jette alors dans l’art et la rébellion, cherchant dans le danger une preuve qu’il est bien vivant.

La Malédiction des Enfants Redford

C’est sans doute le chapitre le plus douloureux de son existence, celui qui fait dire à Robert Redford aujourd’hui : “Le plus difficile, c’est quand vos enfants ont des problèmes.”

En 1958, alors qu’il tente de percer à New York avec sa première femme Lola Van Wagenen, le bonheur semble enfin à portée de main avec la naissance de leur fils, Scott. Mais quelques mois plus tard, le nourrisson s’éteint dans son berceau, victime de la mort subite du nourrisson. “Ça laisse une cicatrice qui ne guérit jamais”, avoue Redford. À l’époque, le couple est pauvre, perdu, et rongé par une culpabilité irrationnelle.

Le sort s’acharne trois ans plus tard avec la naissance de James. Né grand prématuré avec une maladie respiratoire grave, ses chances de survie sont minces. Il s’en sortira, mais sa vie ne sera qu’une longue bataille médicale : problèmes digestifs, colite, et finalement deux greffes de foie. En octobre 2020, la tragédie frappe à nouveau : James meurt d’un cancer du foie à 58 ans. Pour Robert, devoir enterrer un deuxième fils est une épreuve qui dépasse l’entendement. L’image de l’acteur, brisé, pleurant avec sa famille, loin des caméras, est d’une tristesse infinie.

Et comme si cela ne suffisait pas, la violence du monde a aussi touché sa fille, Shauna. Dans les années 80, alors qu’elle étudie à l’université, son petit ami Sid Wells est retrouvé mort, exécuté d’une balle dans la tête. Une affaire de meurtre sordide, jamais élucidée, qui a plongé la famille Redford dans la peur et le deuil, transformant leur vie en thriller macabre.

L’Amitié et l’Amour comme Seuls Remparts

Comment tient-on debout après tant de drames ? Robert Redford a trouvé son salut dans deux choses : l’amitié indéfectible et l’amour tardif.

Son lien avec Paul Newman n’était pas du cinéma. Partenaires dans Butch Cassidy et le Kid, ils ont noué une amitié faite de rires et de blagues potaches (comme cette Porsche écrasée offerte en cadeau !) qui a duré jusqu’à la mort de Newman en 2008. Paul était là quand le mariage de Robert avec Lola s’effondrait après 27 ans. Il était ce frère que la vie lui avait refusé.

Et puis, il y a eu la renaissance amoureuse. Après son divorce, Robert a trouvé la paix auprès de Sibylle Szaggars, une artiste allemande qu’il épouse en 2009. Avec elle, dans leur ranch de l’Utah, loin du bruit d’Hollywood, il a appris à apaiser ses démons. Elle est celle qui partage ses derniers jours, celle qui veille sur le “vieux lion” fatigué.

Un Héritage de Résilience

Aujourd’hui, Robert Redford a pris sa retraite. Il vit entouré de la nature qu’il a tant défendue. Si le public retient ses films cultes, l’histoire retiendra aussi le courage d’un homme qui a traversé l’enfer sans jamais perdre sa dignité.

Il a survécu aux gangs de Los Angeles, à la maladie, aux échecs, et surtout, à la perte de ce qu’il avait de plus cher. “Il y a eu tant de coups portés à notre famille que personne ne connaît”, dit-il. En partageant enfin sa vérité, Robert Redford ne cherche pas la pitié. Il nous offre une ultime leçon, peut-être la plus belle de sa carrière : peu importe la violence de la chute, l’important est de continuer à avancer, pour ceux qui restent, et pour ceux qui sont partis. Derrière le mythe, l’homme est encore debout.