“J’étais dans un état désespéré” : Serge Lama, le Miraculé, Raconte l’Enfer de l’Accident qui a Tué sa Fiancée et le Frère d’Enrico Macias

C’est une cicatrice qui ne se refermera jamais vraiment, une ombre qui plane sur l’une des carrières les plus brillantes de la chanson française. Serge Lama, le colosse à la voix de stentor, l’homme qui chante la passion et la douleur comme personne, porte en lui un drame originel. Bien avant les succès, les Zéniths et la gloire, il y a eu ce jour maudit de l’été 1965. Un jour où le bitume a pris la couleur du sang, où l’amour s’est fracassé contre un arbre, et où un jeune homme de 22 ans est passé, en une fraction de seconde, de l’insouciance à l’horreur absolue.

Récemment, l’artiste est revenu avec une émotion intacte sur cet accident de voiture qui a décimé son entourage et failli le laisser infirme à vie. Ses mots, lourds de sens et de souvenirs douloureux, nous replongent dans une tragédie qui a non seulement forgé l’homme, mais aussi l’artiste qu’il est devenu.

Le destin tragique d’une jeunesse dorée

Nous sommes le 12 août 1965. Serge Lama n’est pas encore la star immense que l’on connaît, mais un jeune talent prometteur qui vient de faire la première partie de Marcel Amont. À ses côtés, dans la Peugeot 404 qui file vers Aix-en-Provence, se trouve Liliane Benelli. Elle est belle, talentueuse, pianiste de Barbara, et surtout, elle est la fiancée de Serge. Ils s’aiment d’un amour fou, de cet amour qui donne l’impression que rien ne peut vous atteindre.

Au volant, c’est Jean-Claude Ghrenassia. Ce nom ne vous dit peut-être rien, mais il est le frère et le régisseur d’un certain Enrico Macias. La petite troupe est heureuse, l’avenir leur appartient. Mais dans un virage mal négocié, le destin bascule. La voiture quitte la route et s’écrase avec une violence inouïe contre un arbre.

Le bilan est catastrophique. Jean-Claude Ghrenassia est tué sur le coup. Liliane Benelli, l’amour de Serge, succombe également à ses blessures presque instantanément. Seul Serge Lama, assis à l’arrière, respire encore. Mais dans quel état…

“J’étais dans un état désespéré” : Le combat d’un survivant

“J’étais dans un état désespéré”, confie aujourd’hui Serge Lama. Ces mots ne sont pas une hyperbole. Lorsqu’il est extrait de la carcasse du véhicule, le chanteur est un corps brisé. Polytraumatisé, il souffre de multiples fractures. Son bassin est en miettes, ses jambes sont broyées. Les médecins qui le prennent en charge sont pessimistes. On ne parle même pas encore de remarcher ou de chanter, mais simplement de survivre à la nuit.

Le réveil est un cauchemar. Non seulement Serge Lama doit affronter une douleur physique insoutenable, mais il doit aussi faire face à la terrible réalité : il est le seul survivant. Liliane n’est plus. Jean-Claude n’est plus. Cette culpabilité du survivant, ce “pourquoi moi et pas eux ?”, va le hanter pendant des décennies.

Commence alors un long chemin de croix hospitalier. Serge Lama subira quatorze opérations. Quatorze fois sur la table de billard pour tenter de reconstruire ce corps disloqué. Il restera alité près d’un an et demi, une éternité pour un jeune homme de 20 ans qui ne rêvait que de scène et de mouvement.

Le lien indéfectible avec Enrico Macias

Ce drame a créé un lien unique et douloureux entre Serge Lama et Enrico Macias. Perdre un frère est une épreuve terrible. Savoir qu’il est mort au volant alors qu’il transportait un autre artiste ajoute une dimension complexe au deuil. Pourtant, loin de créer de la rancœur, cette tragédie a soudé les deux hommes dans une compréhension mutuelle silencieuse.

Enrico Macias a perdu un frère, Serge Lama a perdu un frère de route et une fiancée. Ils sont les victimes collatérales d’une même seconde fatidique. Au fil des années, ils ont rarement évoqué ce sujet ensemble publiquement, par pudeur sans doute, mais le respect entre les deux artistes est immense, cimenté par le souvenir de Jean-Claude et Liliane.

La naissance de l’artiste dans la douleur

C’est souvent dans les épreuves les plus terribles que se révèlent les plus grands destins. Cloué sur son lit d’hôpital, incapable de bouger, Serge Lama n’a plus que son esprit pour s’évader. C’est là, entre les murs blancs et les odeurs d’éther, que la rage de vivre va se transformer en rage d’écrire.

“D’aventures en aventures”, “Les ballons rouges”… Des textes majeurs naissent de cette immobilité forcée. La souffrance physique et le deuil de Liliane vont donner à sa voix cette gravité, cette fêlure bouleversante qui deviendra sa signature. Il ne chante plus pour plaire, il chante pour expulser la mort, pour crier qu’il est vivant.

La chanson “Sans toi”, déchirante, est directement adressée à Liliane. Elle est le fantôme bien-aimé qui habitera bon nombre de ses œuvres. Serge Lama l’a souvent dit : sans cet accident, il n’aurait peut-être jamais eu cette profondeur, cette “gueule” cassée qui a ému la France. Il a payé son talent au prix fort, celui de sa chair et de son cœur.

Une résilience exemplaire

Aujourd’hui, alors que Serge Lama a fait ses adieux à la scène, diminué physiquement par les séquelles de cet accident qui ne l’ont jamais vraiment laissé en paix (il a souffert toute sa vie de douleurs aux jambes), son témoignage résonne comme une leçon de vie magistrale.

Il nous rappelle que l’on peut être brisé, “désespéré”, en miettes, et pourtant trouver la force de se relever. Il a marché, alors qu’on le disait condamné au fauteuil. Il a aimé de nouveau, alors qu’il avait perdu l’âme sœur. Il a chanté la joie, alors qu’il avait connu l’horreur.

L’accident de 1965 n’est pas seulement un fait divers tragique dans la biographie d’une star. C’est l’acte fondateur d’un homme qui a refusé de se laisser anéantir par le sort. En évoquant Liliane Benelli et Jean-Claude Ghrenassia, Serge Lama ne fait pas que raviver de vieux souvenirs ; il honore leur mémoire en prouvant que leur mort n’a pas été vaine, puisqu’elle a forcé le survivant à vivre pour trois. Une vie intense, passionnée, “malade” peut-être, mais terriblement vivante.