Georges Brassens : Le Génie, la Souffrance Cachée et la Guerre d’Héritage qui Menace sa Mémoire

C’est un nom qui évoque immédiatement l’odeur du tabac à pipe, le son d’une guitare sèche et des rimes ciselées avec une précision d’orfèvre. Georges Brassens. Le “Bon Maître”, l’ours mal léché au cœur tendre, le poète anarchiste qui a donné à la chanson française ses lettres de noblesse. Mais derrière l’image d’Épinal du troubadour moustachu se cachait un homme tourmenté, rongé par la maladie et la solitude, dont la fin de vie fut un calvaire digne d’une tragédie grecque. Et comme si la souffrance physique ne suffisait pas, son repos éternel est aujourd’hui troublé par une bataille juridique sordide qui se joue autour de ses reliques les plus intimes.

L’homme derrière la légende : Une vie de pudeur et de douleurs

Né à Sète en 1921, entre une mère pieuse et un père libre-penseur, Brassens a grandi avec la Méditerranée pour horizon et la liberté pour boussole. De son enfance turbulente – marquée par quelques larcins de jeunesse pardonnés par un père admirable – à ses années de galère parisienne chez la “Jeanne” de l’impasse Florimont, sa vie fut un roman. Mais ce que l’on sait moins, c’est le prix qu’il a payé pour son art.

Le perfectionniste obsessionnel, qui pouvait passer des mois sur une seule strophe, était aussi un homme physiquement brisé. Dès les années 60, il souffre le martyre à cause de calculs rénaux qui le clouent au lit après chaque concert. Sur la scène de l’Olympia ou de Bobino, il sourit, il chante Les Copains d’abord, mais en coulisses, une ambulance l’attend souvent. Cette résilience forcée, cette pudeur à ne jamais se plaindre, c’était la marque de fabrique de Brassens. Il a chanté la mort avec ironie dans Le Gorille ou Supplique pour être enterré à la plage de Sète, mais quand elle s’est présentée à lui sous la forme d’un cancer intestinal foudroyant à la fin des années 70, il l’a affrontée avec la même discrétion.

Une fin tragique et inachevée

Ses derniers mois, en 1981, sont un crève-cœur. Réfugié à Saint-Gély-du-Fesc, il voit ses forces l’abandonner. Lui, le créateur prolifique, laisse derrière lui plus de trente chansons inachevées, des mélodies qui ne seront jamais jouées par ses mains. Il s’éteint le 29 octobre 1981, à 23h15, quelques semaines seulement après l’abolition de la peine de mort en France, une cause pour laquelle il s’était battu toute sa vie avec sa plume acérée. Il repose désormais au cimetière Le Py à Sète, sous une simple croix, face à cette mer qu’il aimait tant.

Le scandale de l’héritage : La trahison de l’amitié ?

Mais le repos du poète est loin d’être paisible. Une guerre de tranchées oppose aujourd’hui ses héritiers. D’un côté, la famille Cazzani, descendants de sa demi-sœur Simone, légataires universels. De l’autre, Françoise Onténante, la fille de Pierre Onténante, alias “Gibraltar”, l’ami fidèle, le secrétaire, le frère de cœur de Brassens.

L’objet du litige ? Un trésor inestimable : des manuscrits originaux, des lettres intimes, des guitares et surtout un carnet de chansons inédites. Ces objets, conservés pieusement par Gibraltar dans la maison de l’impasse Florimont que Brassens lui avait offerte, devaient être vendus aux enchères en 2022. Mais la famille Cazzani a bloqué la vente, réclamant la restitution de ce qu’elle considère comme faisant partie de la succession.

Ce conflit est d’une tristesse infinie. Il oppose la légalité du sang à la légitimité du cœur. Brassens, qui donnait tout à ses amis sans compter, aurait-il voulu que ses souvenirs finissent sous séquestre dans un tribunal ? “Le temps ne fait rien à l’affaire”, chantait-il. Il avait raison. Quarante ans après, la cupidité et les rancœurs humaines sont toujours là, prêtes à salir même les plus belles histoires d’amitié.

Un héritage immortel malgré tout

Heureusement, au-delà de ces querelles mesquines, il reste l’essentiel : l’œuvre. Brassens a transformé la langue française, lui donnant un swing et une impertinence uniques. Il nous a appris à nous méfier des juges, des flics et des curés, mais à chérir les amis, les “auvergnats” de passage et les amours simples.

Aujourd’hui, alors que l’on se dispute ses vieux carnets, ses chansons, elles, n’appartiennent à personne et à tout le monde. Elles continuent de vivre dans les guitares des débutants, dans les bistrots et dans les cœurs. Georges Brassens a peut-être cassé sa pipe, mais sa musique, elle, n’a pas fini de nous enfumer l’esprit de poésie et de liberté. Et c’est sans doute là sa plus belle revanche sur la mort et sur les hommes.