“Elle était pour Mireille…” : Comment Daniel Guichard a “Piqué” le Tube de sa Vie à Mireille Mathieu et Lancé sa Légende

C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué qui s’est transformé en destin national. Dans la grande loterie de la chanson française, il y a des titres qui passent de main en main, des démos qui dorment dans des tiroirs, et parfois, des miracles qui surgissent d’un malentendu. Daniel Guichard, le titi parisien à la voix de rocaille et au cœur tendre, doit l’une de ses plus belles pages à un coup de flair magistral… et à une erreur monumentale du camp d’en face. Ce titre, c’est La Tendresse, cet hymne à la douceur qui traverse les décennies sans prendre une ride. Mais ce que peu de gens savent, c’est que ce chef-d’œuvre n’était absolument pas prévu pour lui. Il devait finir dans le répertoire de l’icône absolue de l’époque : Mireille Mathieu.

Une chanson sur mesure pour la Demoiselle d’Avignon

Au début des années 70, Mireille Mathieu est au sommet. Elle est la voix de la France, l’héritière de Piaf, drivée d’une main de fer par son célèbre imprésario, Johnny Stark. De l’autre côté, Daniel Guichard est un jeune chanteur qui cherche encore son grand succès populaire, celui qui le fera entrer dans la cour des grands.

C’est dans ce contexte que Patricia Carli, auteure-compositrice de talent (connue pour ses succès comme Arrête, arrête…), écrit une mélodie et un texte bouleversants. Elle compose La Tendresse en pensant spécifiquement à Mireille Mathieu. Les paroles, qui parlent de pardon, de gestes simples et de l’usure des sentiments, semblent taillées pour la puissance vocale et l’émotion de la star avignonnaise. Patricia Carli est persuadée de tenir là un bijou.

Le “Non” catégorique de Johnny Stark

La chanson est donc présentée au clan Mathieu. Et là, c’est la douche froide. Johnny Stark, l’homme qui décide de tout, tranche dans le vif. Pour lui, La Tendresse ne convient pas. Est-ce le texte qu’il juge trop intimiste ? La mélodie pas assez “à voix” pour les canons de l’époque ? Toujours est-il que la chanson est rejetée, presque avec dédain. Mireille Mathieu passe à côté, sans doute sans même avoir eu le dernier mot, faisant confiance à son mentor.

Le titre se retrouve alors orphelin, une pépite abandonnée sur le bord de la route musicale. C’est là que le destin, sous les traits de Daniel Guichard, entre en scène.

Le flair de Guichard : “Je la prends !”

Daniel Guichard, qui collabore aussi avec Patricia Carli, tombe sur la chanson. Contrairement à Stark, lui est immédiatement foudroyé par la beauté du texte. Il sent cette universalité, cette humanité qui se dégage des mots “La tendresse, c’est quand on peut se pardonner sans réfléchir, sans un regret…”. Il comprend que ce n’est pas une chanson à “performance”, mais une chanson à “incarnation”.

Il décide de récupérer le titre. Mais il ne se contente pas de le chanter tel quel. Avec son tempérament perfectionniste, il retravaille le texte, l’adapte à sa propre sensibilité masculine, le rendant peut-être plus grave, plus solennel. Il s’approprie les mots de Patricia Carli pour en faire une confession d’homme.

Le triomphe et les regrets

Sortie en 1973, La Tendresse devient un raz-de-marée. C’est le tube de l’année, celui qui propulse Daniel Guichard au rang de vedette incontournable. La France entière fredonne ce refrain apaisant. Daniel Guichard monte sur la scène de l’Olympia, et la chanson devient l’un des piliers de son répertoire, aux côtés de Mon Vieux.

Du côté de Mireille Mathieu, l’histoire ne dit pas si les murs ont tremblé chez Johnny Stark, mais le regret a dû être amer. Voir un tel succès, écrit pour soi, triompher dans la bouche d’un autre est la hantise de tout artiste. Ironie du sort ou hommage tardif, Mireille Mathieu finira par chanter La Tendresse bien des années plus tard, notamment en duo, tentant de rattraper ce rendez-vous manqué. Mais dans le cœur du public, la chanson appartient définitivement à Daniel Guichard.

Une leçon de musique

Cette anecdote savoureuse rappelle que le succès tient parfois à peu de choses : une intuition, un refus, une seconde chance. En “piquant” cette chanson à Mireille Mathieu (ou plutôt en la sauvant de l’oubli), Daniel Guichard a prouvé qu’il n’était pas seulement un grand interprète, mais aussi un visionnaire. Il a su voir l’or là où d’autres ne voyaient que du plomb. Et cinquante ans plus tard, quand résonnent les premières notes de La Tendresse, c’est bien la voix rocailleuse de Daniel que l’on entend, remerciant sans doute secrètement Johnny Stark d’avoir dit “non” ce jour-là.