« Chaud Cacao », le scandale qui déchire la Belgique : Quand la polémique raciste met à mal l’héritage d’Annie Cordy

L’icône qui illuminait les scènes, la reine du music-hall franco-belge, celle dont le rire cristallin et les chansons entraînantes ont rythmé des décennies de fête et de légèreté. Annie Cordy, décédée en 2020 à l’âge de 92 ans, laissait derrière elle une œuvre immense et l’image d’une artiste aimée de tous. Pourtant, son repos posthume est brutalement troublé par une tempête médiatique et culturelle d’une rare intensité. Une polémique, déclenchée par la résurgence de ses œuvres à l’aune des sensibilités contemporaines, menace aujourd’hui de fissurer l’image de la « Divine Annie » et de rouvrir des plaies historiques.

Le coup de semonce est d’autant plus retentissant qu’il vient d’une accusation choc, véhiculée par les réseaux sociaux et certains médias : « C’est une grosse raciste », aurait déclaré un proche, transformant le deuil en un débat national acerbe. Derrière ce titre sensationnel se cache une réalité plus complexe : la remise en question du racisme supposé dans l’une de ses chansons les plus célèbres, le tube planétaire « Cho Ka Ka O » (ou « Chaud Cacao »), et l’onde de choc qui en a résulté, notamment en Belgique.

La lumière au bout du tunnel… puis l’ombre de la controverse

Le point de basculement de cette affaire n’est pas venu d’un simple réexamen académique, mais d’une décision politique et symbolique. En 2021, la Région de Bruxelles-Capitale annonçait une consultation en ligne pour renommer le tunnel Léopold-II, une infrastructure dont le nom était devenu l’objet d’une controverse historique brûlante en raison du passé colonialiste et sanglant du roi en question. Pour remplacer le symbole d’un passé honteux, les internautes ont massivement plébiscité le nom d’Annie Cordy, une figure consensuelle de la culture populaire belge.

L’inauguration du « Tunnel Annie Cordy » était censée marquer une victoire symbolique, le remplacement d’une figure coloniale par une femme artiste et populaire. Mais l’histoire a le sens de l’ironie. À peine la nouvelle officialisée, que des voix militantes s’élevaient, dénonçant la nature raciste de l’œuvre d’Annie Cordy, spécifiquement son tube de 1985, « Chaud Cacao ».

C’est là que le débat prend racine. La chanson, avec ses paroles légères et enfantines (« chaud cacao, chaud chaud chaud chocolat, si tu me donnes des noix de coco, moi je te donne mes ananas »), se déroule dans un décor exotique. Mais au-delà des mots, c’est l’imagerie associée à la promotion du titre, notamment dans le clip et les performances scéniques de l’époque, qui est pointée du doigt. Des critiques antiracistes ont fait valoir que la performance de Cordy, avec ses lèvres grossièrement exagérées, ses perruques afro stylisées, et une mise en scène pleine de clichés coloniaux sur l’exotisme et les “sauvages”, véhiculait des stéréotypes profondément néfastes et racistes. Ces représentations, passées inaperçues ou tolérées en 1985, ne passent plus le filtre de l’examen moderne.

Le « Cho Ka Ka O » de la discorde : Quand la naïveté du passé choque le présent

La principale ligne de défense, souvent adoptée par les fans et certains commentateurs comme Pierre Lescure, est la suivante : Annie Cordy, connue pour son honnêteté et sa bienveillance, n’aurait jamais eu d’intention raciste. Son œuvre, selon cette perspective, n’était que le reflet d’une époque et d’une vision de la société qui, bien que datée et problématique, était dépourvue de malice. L’objectif initial du titre était de divertir, de faire rire, de créer une mélodie entraînante pour les enfants.

« On dirait que il y a des censeurs », s’est exclamé un observateur, face à la virulence des critiques, trouvant « débile » et « grotesque » la tentative de démolir la réputation de l’artiste sur la base d’une chanson enfantine. Pour les défenseurs de Cordy, l’attitude actuelle relève d’une chasse aux sorcières anachronique. Ils appellent à « replacer toujours dans un contexte », soulignant que juger l’art des années 80 avec la grille d’analyse du XXIe siècle est injuste et historiquement malhonnête.

Pourtant, la force de la polémique réside précisément dans le fait que le contexte ne suffit plus à effacer l’offense. Les clichés, même s’ils sont le produit d’une époque, ont une résonance durable sur les communautés qu’ils stéréotypent. Comme l’a rappelé le scandale autour de la marque Banania, forcée de changer ses publicités pour abandonner le cliché du tirailleur africain, l’évolution des mœurs oblige à une relecture de l’imagerie populaire. Le divertissement joyeux de l’un peut être la perpétuation d’une humiliation pour l’autre.

L’héritage face à l’histoire : une nécessaire introspection culturelle

La controverse Annie Cordy dépasse donc le simple jugement de l’artiste. Elle est l’illustration poignante et douloureuse d’une confrontation culturelle inévitable. Comment une société gère-t-elle l’héritage d’icônes populaires dont une partie de l’œuvre est désormais jugée contraire à ses valeurs fondamentales ? Faut-il « annuler » une artiste pour une seule chanson, ou faut-il accepter l’œuvre dans sa globalité, y compris ses aspects problématiques ?

Pour les militants antiracistes, le débat est nécessaire. L’héritage d’Annie Cordy est incontestable, ses succès au Lido et à l’Olympia sont gravés dans l’histoire de la chanson française et belge. Mais l’amour qu’on lui porte ne doit pas servir de bouclier à une analyse critique de son contenu. Les images de « Chaud Cacao », vues aujourd’hui, sont le reflet d’une période où l’exotisme de pacotille et les caricatures ethniques étaient monnaie courante, contribuant, même involontairement, à la diffusion de stéréotypes coloniaux. Dire que l’artiste n’était pas raciste ne suffit pas à absoudre l’impact raciste de son art.

En fin de compte, le Tunnel Annie Cordy est devenu bien plus qu’une simple route souterraine à Bruxelles. C’est désormais un lieu symbolique, un marqueur involontaire du dilemme contemporain. Il représente l’endroit précis où la nostalgie rencontre l’histoire, où la légèreté de la chanson se heurte à la lourdeur des responsabilités mémorielles.

La « Divine Annie » restera sans doute une icône pour des millions de personnes. Mais cette polémique a forcé la Belgique et la France à un exercice d’introspection. Elle a rappelé que l’œuvre des géants culturels n’appartient plus seulement à son temps, mais à l’éternel débat sur ce que nous choisissons de célébrer. L’ombre du racisme, même involontaire et ancien, est une question trop sérieuse pour être balayée d’un revers de main. Annie Cordy, par-delà sa mort, continue de nous faire parler, non plus par son rire, mais par le silence et l’inconfort qu’elle provoque, nous forçant à une relecture déchirante de notre propre histoire.