Alain Barrière : Le secret déchirant de sa mort. Il est parti sans savoir que sa femme Agnès l’avait déjà quitté

C’est une tragédie romanesque, digne des plus grands opéras, qui s’est jouée dans le silence feutré d’une chambre médicalisée à Carnac, en ce mois de décembre 2019 gris et pluvieux. Alain Barrière, le colosse à la voix de velours, l’homme qui avait chanté l’amour et la rupture avec une intensité rare dans « Ma vie » ou « Elle était si jolie », s’est éteint le 18 décembre. Il avait 84 ans. Mais ce que l’histoire retiendra, au-delà des disques d’or et des polémiques, c’est le secret terrible et magnifique qui a entouré ses derniers instants. Alain Barrière est mort sans savoir que sa raison de vivre, son épouse Agnès, avait rendu son dernier souffle douze jours plus tôt.

L’ascension d’un écorché vif

Pour comprendre la dimension de ce drame final, il faut remonter le fil d’une vie qui n’a jamais été simple. Né Alain Bellec à la Trinité-sur-Mer, il est l’enfant du pays, élevé par une mère courage après la mort prématurée de son père mareyeur. Cette absence paternelle et la pauvreté de son enfance bretonne forgeront son caractère : un mélange de granit et de sensibilité à fleur de peau. C’était un “taiseux” qui hurlait ses émotions en musique.

Le destin frappe une première fois alors qu’il est étudiant ingénieur : la tuberculose. Fauché en plein vol, immobilisé pendant des mois, il achète une guitare pour tuer l’ennui. C’est dans la douleur et l’isolement que naît l’artiste. En 1963, l’Eurovision le révèle avec « Elle était si jolie ». Le succès est foudroyant. Alain devient une star, enchaînant les tubes et les tournées mondiales, adulé jusqu’en Amérique du Sud. Mais derrière les paillettes, l’homme reste un insatisfait, un poète maudit qui cherche un ancrage.

Agnès, le pilier dans la tempête

Cet ancrage, il le trouve en 1975. Elle s’appelle Agnès, elle est danseuse, elle est belle, et surtout, elle a la force de caractère nécessaire pour canaliser ce Breton impulsif. Elle devient tout pour lui : sa femme, sa muse, sa conseillère, son bouclier. Ensemble, ils construisent une vie, une famille avec la naissance de leur fille Guénaëlle, et un empire.

Mais Alain est un bâtisseur aux rêves trop grands. Il construit « Le Stirwen » (L’Étoile blanche en breton), un immense complexe discothèque-restaurant à Carnac. Le projet est pharaonique, fou, et finalement désastreux. Les ennuis financiers s’accumulent, le fisc s’en mêle, la presse se déchaîne. Alain Barrière, acculé, crie à l’injustice et s’exile. C’est la traversée du désert. Durant ces années noires, où la gloire s’effiloche et les “amis” disparaissent, Agnès reste. Elle est le roc sur lequel il s’appuie quand tout s’effondre.

La descente aux enfers physique

Le corps finit par lâcher. À partir de 2011, Alain Barrière est frappé par une série d’accidents vasculaires cérébraux (AVC). L’homme fort, le chanteur puissant, se retrouve diminué, contraint d’abandonner la scène, ce qui fut pour lui une petite mort. Il se retire dans son fief breton, soigné avec dévouement par les siens.

Mais le sort s’acharne. Début 2019, c’est Agnès, l’insubmersible Agnès, qui tombe malade. Diagnostic implacable : cancer du pancréas. La maladie est fulgurante. Pour la première fois, le pilier vacille. Alain, lui-même très affaibli, hospitalisé, perdant peu à peu le contact avec la réalité, sent que quelque chose ne va pas, mais il ne mesure pas la gravité de la situation.

Le choix impossible de Guénaëlle

Début décembre 2019, Agnès s’éteint. Elle n’a que 68 ans. Pour Guénaëlle, leur fille unique, avocate à Paris qui a tout lâché pour veiller sur ses parents, le monde s’écroule. Elle se retrouve face à un dilemme cornélien, d’une cruauté absolue. Doit-elle annoncer à son père, cet homme brisé par les AVC, alité et fragile, que la femme de sa vie est morte ?

Les médecins sont formels : le choc pourrait le tuer instantanément. Guénaëlle prend alors la décision la plus lourde de son existence. Elle choisit le mensonge par amour. Elle tait la mort de sa mère. Elle organise les obsèques d’Agnès dans la plus stricte intimité, portant seule le poids de ce deuil, tout en continuant de visiter son père, lui souriant, lui parlant, comme si de rien n’était.

Un départ en douceur vers l’éternité

Alain Barrière a passé ses douze derniers jours dans une sorte de brouillard, protégé par le silence de sa fille. Il n’a pas su qu’Agnès était partie. Il n’a pas eu à affronter le vide vertigineux de son absence. Le 18 décembre, le cœur du chanteur s’est arrêté. Certains diront qu’il est mort de vieillesse ou de maladie. Les romantiques, eux, savent la vérité : son âme a senti que l’autre moitié n’était plus là. Il est parti la rejoindre.

Cette fin tragique, où la mort frappe deux fois en deux semaines, scelle la légende d’Alain Barrière. Lui qui chantait la peur de l’abandon dans « Tu t’en vas » (« Si tu t’en vas, l’oiseau ne chantera plus… ») a été épargné par la plus grande des douleurs grâce au courage de sa fille.

Aujourd’hui, Alain et Agnès reposent ensemble dans le caveau familial de la Trinité-sur-Mer. Ils sont réunis pour l’éternité, loin des tracas du fisc, loin des AVC, loin des scènes qui ne pardonnent rien. Il reste de lui des mélodies inoubliables qui serrent la gorge, et cette histoire finale, bouleversante, qui nous rappelle que parfois, mentir est la plus belle preuve d’amour qu’on puisse donner. Alain Barrière est parti sans adieu, mais il n’est pas parti seul. Il a juste pris le train suivant, douze jours plus tard, pour ne pas laisser Agnès attendre trop longtemps.