À 77 ans, Richard Desjardins se livre : Le poids du silence et les larmes cachées d’une icône québécoise

C’est un monument de la culture québécoise, un homme dont la voix rocailleuse et la poésie brute ont bercé des générations. Mais derrière l’image du militant infatigable et du chanteur à succès, Richard Desjardins porte en lui des blessures silencieuses. À 77 ans, l’artiste originaire de Rouyn-Noranda accepte enfin de lever le voile sur la mélancolie qui a nourri son œuvre, révélant un homme aussi vulnérable que talentueux.

En 2025, Richard Desjardins reste une figure incontournable, un artiste qui a su traverser les décennies sans jamais trahir ses convictions. Pourtant, comme il l’admet aujourd’hui avec une franchise désarmante, son parcours n’a pas été un long fleuve tranquille, mais plutôt un voyage pavé de gloire, certes, mais aussi de larmes amères.

Les racines de la douleur : L’Abitibi au cœur

Pour comprendre la tristesse qui habite parfois le regard de Desjardins, il faut remonter à ses origines. Né en 1948 dans une famille ouvrière de Rouyn-Noranda, il a grandi dans l’ombre des mines et des forêts. Son père, Fernand, mineur de fond, a été sa première boussole.

La disparition de ce père, emporté en 1985 par une maladie pulmonaire liée à la poussière des mines, a été le premier grand choc de sa vie. « Mon père est celui qui m’a donné de la force », confiait-il. Sa mort n’a pas seulement marqué la perte d’un parent, mais l’effondrement d’un pilier, laissant Richard dans un état de silence rare, contemplant souvent une vieille photo de pêche, les yeux embués, avec le sentiment qu’une partie de sa patrie s’était éteinte avec lui.

Cette douleur originelle s’est doublée d’une autre, plus collective : celle de voir son territoire défiguré. L’artiste, qui a coréalisé le documentaire choc L’Erreur boréale en 1999, n’a jamais caché que son militantisme prenait racine dans une profonde blessure. Il raconte s’être souvent assis sur les rives de la rivière Kanasuta, pleurant seul face aux forêts abattues, sentant que c’était sa propre enfance qu’on rasait. Pour lui, chaque arbre tombé résonnait comme un écho aux difficultés financières de ses parents, témoins impuissants d’un système qui broyait les hommes et la nature.

Le prix de la création : Doutes et nuits blanches

Si le public ne retient souvent que les triomphes – comme l’album culte Tu m’aimes-tu vendu à plus de 100 000 exemplaires ou les prix Félix – la réalité en coulisses était tout autre. Richard Desjardins avoue que la création a souvent été un processus douloureux, fait d’insécurité et d’épuisement.

Loin de l’image de l’artiste sûr de lui, il se souvient des moments de doute intense, notamment lors de la dissolution de son groupe Abbittibbi à la fin des années 70, où il a cru son rêve terminé. Même au sommet de sa carrière, la pression était écrasante. Il raconte avoir pleuré dans sa voiture après des nuits blanches à réécrire des paroles pour l’album Boom Boom, terrifié à l’idée de décevoir son public. Ou encore cet effondrement physique et émotionnel lors du tournage solitaire de L’Erreur boréale, où l’inquiétude de ne pas finir le projet le hantait. Pour Desjardins, chaque larme versée a été le prix à payer pour atteindre la vérité dans son art.

La solitude de l’artiste et les regrets personnels

Mais c’est peut-être sur le plan personnel que les confessions de Richard Desjardins sont les plus touchantes. Homme discret, il a toujours protégé sa vie privée, mais il reconnaît aujourd’hui que sa dévotion totale à son art a eu un coût sur ses relations.

Il évoque avec une nostalgie poignante les sacrifices imposés à ses proches, notamment à celle qui a partagé sa vie durant de longues années. Les tournées incessantes et les combats politiques ont parfois creusé une distance invisible. Il se remémore ces soirs de solitude dans des chambres d’hôtel, après les applaudissements, où le sentiment de culpabilité l’envahissait. « Je me sens triste parce que parfois je la laisse seule », admet-il, une douleur qu’il qualifie d’impossible à effacer. Ce regret de n’avoir pas toujours été présent, d’avoir laissé la passion du métier empiéter sur l’intimité, reste l’une de ses cicatrices les plus vives.

Un héritage immense

Aujourd’hui, alors qu’il continue de créer – comme en témoignent ses projets récents autour de son idole Chopin – Richard Desjardins pose un regard apaisé mais lucide sur sa vie. Sa fortune, estimée à plusieurs millions, et ses propriétés à Montréal ou en Abitibi ne sont que des détails face à la richesse de son expérience humaine.

Il vit toujours simplement, proche de cette nature qu’il a tant défendue, conduisant ses voitures modestes et se réfugiant dans sa cabane en bois. À 77 ans, il nous enseigne que la tristesse n’est pas une faiblesse, mais une compagne de route qui donne de la profondeur à l’existence.

Richard Desjardins n’est pas seulement un chanteur ou un cinéaste ; il est la conscience intranquille d’un Québec qui change. En admettant ses failles, ses peurs et ses regrets, il ne descend pas de son piédestal : il devient simplement plus humain, et par là même, encore plus essentiel.