C’est une scène rare à la télévision, un moment où la mécanique bien huilée des éléments de langage se grippe soudainement face à la ténacité d’un interlocuteur qui refuse de se laisser endormir. Tom Benoît, essayiste et directeur de la rédaction de Géostratégie Magazine, a offert aux téléspectateurs un spectacle saisissant en “coinçant” Elisabeth Borne, l’ancienne Première ministre, sur le plateau d’une émission qui s’annonçait pourtant comme une discussion économique feutrée. Ce qui s’est déroulé sous les yeux du public ressemble davantage à une mise à nu des contradictions du macronisme qu’à un simple débat.

Dès l’entame, l’ambiance est électrique. Tom Benoît n’est pas là pour passer les plats, mais pour poser les questions qui fâchent, celles que l’on évite habituellement dans les cercles polissés du pouvoir. Il attaque bille en tête sur la gestion calamiteuse des finances publiques, mettant en lumière un “oubli” colossal dans le débat actuel : l’incapacité de l’État à autoriser la Sécurité sociale à emprunter sur les marchés financiers en l’absence de vote du budget. Avec une précision chirurgicale, il demande : “Où est-ce que la trésorerie va être trouvée pour payer l’hôpital public, les pensions, tous les versements sociaux ?” Face à ce risque de “shutdown” à la française, Elisabeth Borne tente de rassurer, évoquant la nécessité d’une loi spéciale. Mais son plaidoyer pour la “responsabilité” des oppositions sonne creux quand on sait que c’est précisément l’utilisation abusive des procédures d’exception qui a braqué le Parlement. Elle admet, presque malgré elle, que les besoins d’emprunt se chiffrent en dizaines de milliards d’euros — 45 milliards en 2024, probablement 65 milliards pour 2025. Des sommes vertigineuses qui donnent le tournis et soulignent la fragilité extrême de notre modèle social.

Le duel se déplace ensuite sur le terrain politique brûlant du 49.3. Tom Benoît, avec un brin de provocation, demande à l’ancienne locataire de Matignon si elle se sent “dédiabolisée” maintenant que Michel Barnier a lui aussi chuté. La réponse d’Elisabeth Borne est révélatrice d’un déni persistant. Elle refuse d’admettre avoir battu le record de Michel Rocard, jouant sur les mots, minimisant l’impact démocratique de ses 23 recours à l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. Elle tente de justifier cette brutalité institutionnelle par la nécessité de faire passer des budgets “attendus par l’Europe”. Une confession terrible : la souveraineté parlementaire française a été sacrifiée sur l’autel des exigences technocratiques de Bruxelles. Elle balaie d’un revers de main les motions de censure “à tour de bras” des oppositions, comme si le contrôle du gouvernement par le Parlement était une anomalie gênante plutôt que le cœur de la démocratie.

Mais c’est sur la fiscalité que le malaise atteint son paroxysme. Tom Benoît soulève un lièvre que beaucoup voulaient garder caché : le retour discret, mais bien réel, de l’Impôt sur la Fortune (ISF). Il pointe du doigt les amendements du Sénat qui élargissent l’assiette de l’Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI) aux crypto-actifs, aux bitcoins et aux liquidités des assurances-vie, tout en relevant le barème. “C’est un impôt sur la fortune qui fait son retour en silence”, lance-t-il. Elisabeth Borne, visiblement embarrassée, se lance dans une explication confuse. “Tout le monde a envie de dire il faut taxer les riches”, commence-t-elle, avant de se reprendre, sentant le piège se refermer. Elle tente de défendre la ligne du “ni-ni” : ni taxation des classes moyennes, ni étouffement des entreprises.

Cependant, Tom Benoît ne la lâche pas. Il appuie là où ça fait mal, rappelant l’incohérence originelle de la réforme de l’ISF par Emmanuel Macron. “Si vous êtes propriétaire d’un yacht, vous ne payez plus d’impôts sur la fortune”, assène-t-il. Cette phrase résonne comme un symbole de l’injustice fiscale ressentie par des millions de Français. Comment justifier que la pierre soit taxée, mais pas le luxe ostentatoire ? Elisabeth Borne, acculée, bafouille une défense peu convaincante sur la nécessité de “ne pas décourager ceux qui peuvent investir dans notre économie”. Mais l’argument peine à masquer la réalité : le gouvernement a protégé les capitaux mobiles au détriment de l’enracinement local et de l’épargne populaire. Elle semble incapable de dire si la transformation de l’ISF en IFI était une erreur, se contentant de phrases vagues sur des “ajustements” possibles. Un aveu de faiblesse terrible pour celle qui a porté cette politique pendant des années.

Enfin, l’échange se clôt sur la vision géopolitique, ou plutôt sur son absence. Interrogée sur les conséquences du retour de Donald Trump et sa politique “pro-business” agressive, Elisabeth Borne se réfugie derrière le mantra habituel : “Il faut une Europe plus unie”. Une réponse qui semble totalement déconnectée de la réalité brutale des rapports de force internationaux. Quand Tom Benoît demande si Emmanuel Macron osera parler d’économie à Trump lors de sa visite à Notre-Dame, Borne esquive encore, parlant de “défense” et d’intérêts européens flous. On sent une élite française désarmée, incapable de penser le monde en dehors des schémas bruxellois, alors même que les États-Unis et la Chine jouent une partition nationale féroce.

Au final, cette séquence est dévastatrice pour l’image de l’ancien gouvernement. Elle montre une Elisabeth Borne sur la défensive, incapable de justifier avec clarté le bilan économique et démocratique du quinquennat. Face à un Tom Benoît précis et factuel, les éléments de langage se sont effondrés, laissant apparaître le vide d’une pensée politique qui navigue à vue, entre contraintes budgétaires, soumission européenne et déconnexion sociale. Ce moment de télévision restera comme le témoignage cruel d’une fin de règne, où la vérité des chiffres finit toujours par rattraper les promesses non tenues.