
Dans les couloirs feutrés mais électrisés du débat politique français, une voix s’élève avec une gravité inhabituelle. Olivier Faure, Premier secrétaire du Parti Socialiste, s’est récemment livré à un exercice de vérité sans précédent sur le plateau de « Ça ira ! ». Loin des éléments de langage préfabriqués, l’homme qui tient les rênes de la vieille maison socialiste semble habité par une urgence que beaucoup, dans son propre camp, feignent encore d’ignorer. À l’horizon 2027, l’enjeu n’est plus seulement de savoir quel programme sera porté, mais si la gauche française existera encore en tant que force de gouvernement ou si elle sera condamnée à devenir une relique historique, à l’image de ce que l’on observe dans d’autres démocraties chancelantes.
Le constat de départ est amer. Olivier Faure dénonce avec force une manœuvre orchestrée par la “Macronie” : le pointage du doigt systématique de La France Insoumise, accusée de tous les maux, de l’antisémitisme à l’antiparlementarisme. Cette volonté de diabolisation n’a qu’un but tactique : isoler LFI pour mieux briser l’union de la gauche. Pourtant, le leader socialiste ne tombe pas dans le piège de la solidarité aveugle. Avec une lucidité qui risque de faire grincer des dents au sein du Nouveau Front Populaire, il pose un diagnostic sévère sur Jean-Luc Mélenchon. S’il refuse de participer à la curée médiatique, il affirme sans détour que le leader insoumis ne se comporte pas comme un démocrate, même au sein de sa propre formation. Pour Faure, Mélenchon a failli dans son rôle de “rassembleur” en cherchant à “cornaquer” ses alliés, allant jusqu’à sacrifier ses soutiens historiques comme Alexis Corbière, Clémentine Autain ou François Ruffin dès lors qu’ils refusaient de passer “sous la toise”.
Cette tension entre radicalité et démocratie interne est au cœur du dilemme de la gauche. Olivier Faure se définit comme un “passionnément démocrate”, un titre qu’il oppose à la stratégie du “tout ou rien”. Dans un Parlement où aucune majorité absolue n’existe, où la participation électorale a atteint des sommets historiques, peut-on décemment dire “tout mon programme, rien que mon programme, et le reste n’a aucune importance” ? Pour lui, la réponse est un non catégorique. Cette posture de blocage systématique est, selon ses termes, le plus court chemin vers une demande d’ordre autoritaire dans le pays. Il défend une gauche de responsabilité qui, même minoritaire avec 69 députés, cherche à arracher des victoires concrètes sur le budget de la sécurité sociale ou les services publics. Faire avancer les choses, même par petits pas, vaut mieux que de rester figé dans une pureté idéologique qui ne profite, in fine, qu’à l’extrême droite.

Le spectre qui hante Olivier Faure a une date précise : le 21 avril 2002. À l’époque jeune responsable de la campagne numérique de Lionel Jospin, il garde en mémoire l’image indélébile d’un homme d’État respecté, debout contre un mur, terrassé par une division absurde. Il manqua à Jospin deux voix par bureau de vote pour accéder au second tour. Cette blessure n’est pas cicatrisée. Elle est le moteur de son combat actuel. Faure en a “marre d’être humilié”. Il refuse de voir la gauche absente du second tour pour la troisième fois consécutive. Selon lui, si cela se reproduit en 2027, l’exception deviendra la règle. Il cite l’exemple d’Israël, où la gauche a quasiment disparu, ou du Chili, où malgré l’union, la victoire fut fragile face à des forces réactionnaires puissantes. La division est une faute mathématique que la gauche ne peut plus se permettre.
Les sondages actuels sont, à cet égard, une douche froide. Avec des candidats dispersés, aucun ne franchit le seuil de qualification. Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon, Fabien Roussel… tous stagnent tandis que la droite et l’extrême droite dominent le paysage. Faure plaide donc pour une primaire ou, à défaut, un processus de désignation commun. Il rejette l’idée qu’avoir plusieurs candidats permettrait de mieux exposer les idées de gauche. Au contraire, dans une campagne saturée par les thèmes de la droite dure, une candidature unique est la seule condition minimale pour exister. Il fustige la vieille théorie du “râteau” qui consisterait à multiplier les candidats au premier tour pour ratisser large. La réalité est que plus il y a de candidats à gauche, moins il y a d’électeurs au second tour pour la représenter.

L’urgence est d’autant plus grande que le paysage politique se durcit. Faure observe avec inquiétude l’effacement du “Front républicain”. De grandes figures de la droite n’hésitent plus à appeler au départ d’Emmanuel Macron, non pour le remplacer par le Nouveau Front Populaire, mais pour instaurer une politique de droite musclée, libérée de toute barrière contre le Rassemblement National. Face à cette menace, il interroge : est-on vraiment heureux de voir défiler à Matignon ou à l’Intérieur des figures de la droite libérale ou sécuritaire ? La lucidité oblige à reconnaître que la gauche n’est pas en position de force aujourd’hui. Prétendre le contraire serait tromper les concitoyens.
Le combat d’Olivier Faure est celui d’une vie, mais aussi celui d’une survie collective. Il alerte sur la bascule globale vers des régimes populistes ou autoritaires, de l’Argentine de Milei aux États-Unis de Trump, en passant par l’Italie de Meloni ou la Hongrie d’Orbán. Même l’Allemagne n’est plus épargnée. La France, pays des droits humains, ne peut pas se permettre de tomber dans cette escarcelle. Pour éviter ce scénario catastrophe, il appelle ses partenaires, de LFI aux Écologistes, à se retrousser les manches. L’objectif n’est pas de plaire aux plateaux de télévision, mais d’aller sur tous les terrains de France pour convaincre. Le processus de Bagneux, les primaires citoyennes, l’union des programmes : tout doit être tenté.

En conclusion, Olivier Faure livre un message de responsabilité teinté d’une profonde angoisse. Il ne fait pas de la politique pour être le simple témoin des horreurs que les autres produiraient à sa place. Il refuse de subir cinq ans de “lépenisme” après dix ans de “macronisme”. Sa stratégie est claire : l’union n’est pas une option, c’est une nécessité vitale. Malgré les critiques qui pleuvent de toutes parts, de la droite qui l’accuse d’être l’otage de Mélenchon à une partie de la gauche qui le trouve trop mou, il trace son sillon. Sa boussole reste la conscience et le souvenir de 2002. En 2027, la gauche devra choisir : s’unir pour gagner ou se diviser pour mourir. Pour Olivier Faure, le choix est déjà fait, mais il reste à convaincre un camp encore trop souvent aveuglé par ses propres ego. L’histoire ne repassera pas les plats, et le temps presse pour une gauche qui joue sa survie sur l’échiquier de la République. Chaque minute perdue en querelles intestines est une minute offerte à ceux qui rêvent de voir la flamme de la gauche s’éteindre définitivement. Le combat est rude, les obstacles sont nombreux, mais l’enjeu — la préservation de la démocratie et des droits sociaux — justifie, selon lui, tous les sacrifices d’ego. La gauche doit se réveiller, avant que le réveil ne soit celui d’un pays basculant dans l’inconnu.
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