Il est des gestes qui, par leur charge symbolique, traversent instantanément le mur du son médiatique pour venir heurter la conscience collective avec la violence d’un choc frontal. Brûler un livre. L’acte, en soi, réveille les fantômes les plus sombres de l’histoire européenne. Il charrie avec lui l’odeur âcre des cendres de la pensée, le souvenir des bûchers de l’Inquisition et, plus près de nous, les autodafés glaçants des régimes totalitaires des années 30. En 2024, en France, pays des Lumières et de la littérature sacralisée, on pensait cette pratique reléguée aux poubelles de l’Histoire ou réservée à quelques fanatiques isolés. C’était sans compter sur la radicalisation galopante d’une certaine frange de la vie politique. Lorsqu’un député de La France Insoumise (LFI) s’affiche, ou est associé, à la destruction par le feu d’un ouvrage – fut-il celui d’un adversaire politique honni comme Jordan Bardella –, ce n’est plus un fait divers. C’est un symptôme. Et pour l’observateur avisé qu’est Joseph Macé-Scaron, journaliste et essayiste rompu à l’analyse des mœurs politiques, ce n’est surtout pas un acte de bravoure. C’est un acte de courtisanerie. Sa formule, cinglante, résume à elle seule la tragédie de la séquence : « Il veut juste plaire à son gourou Mélenchon ».

Cette analyse mérite que l’on s’y arrête longuement, car elle dépasse la simple critique circonstancielle pour toucher à la structure même du mouvement insoumis et à la dégradation du débat public. Pour Joseph Macé-Scaron, il ne faut pas se méprendre sur les motivations profondes de cet acte incendiaire. On pourrait être tenté d’y voir une colère débordante, une indignation sincère, une forme de “résistance” mal canalisée face à la montée de l’extrême droite. Ce serait, selon lui, faire preuve de naïveté. L’essayiste déplace la focale : le destinataire de ce message de fumée n’est pas le Rassemblement National, ni même l’opinion publique. Le destinataire unique, l’alpha et l’oméga de cette mise en scène, c’est Jean-Luc Mélenchon.
Dans la grille de lecture proposée par Macé-Scaron, La France Insoumise fonctionne sur un mode vertical, pyramidal, voire quasi religieux, où la figure du chef est centrale. Le terme “gourou”, volontairement provocateur, est utilisé à dessein pour souligner cette emprise psychologique et politique. Dans un tel écosystème, comment exister ? Comment se faire remarquer quand on est un député parmi d’autres, noyé dans la masse d’un groupe parlementaire nombreux ? La compétence législative, le travail de fond en commission, l’amendement technique… tout cela est trop lent, trop invisible. La monnaie d’échange, la valeur refuge pour grimper dans la hiérarchie insoumise, c’est la radicalité. Et plus cette radicalité est visuelle, brutale, transgressive, plus elle a de chances d’être validée par le sommet.
Brûler un livre devient alors une “offrande” faite au leader. C’est une manière de dire : « Regarde, je suis le plus dur des tiens. Je n’ai aucune limite. Je suis prêt à piétiner les conventions républicaines et morales pour porter ton combat ». Joseph Macé-Scaron décrypte cette psychologie de l’enfant turbulent qui cherche le regard approbateur du père. Il y a, dans cet acte destructeur, une forme de servilité paradoxale. En voulant jouer les révolutionnaires incendiaires, le député se révèle être, en réalité, un petit soldat discipliné qui applique la stratégie du “bruit et de la fureur” théorisée par Mélenchon, en la poussant jusqu’à l’absurde. C’est la course à l’échalote de l’outrance : qui ira le plus loin ? Qui criera le plus fort ? Qui commettra le geste le plus choquant ? Celui qui gagne ce concours morbide espère gagner, en retour, la protection et l’adoubement du “gourou”.
Mais au-delà de la psychologie de groupe, Joseph Macé-Scaron pointe la faillite intellectuelle que représente un tel geste. Brûler un livre est l’aveu d’une défaite de la pensée. C’est reconnaître implicitement que l’on n’a plus d’arguments, plus de mots, plus de dialectique pour combattre l’adversaire. Quand on ne sait plus déconstruire, on détruit. Pour un intellectuel, voir un élu de la République en arriver à cette extrémité est un crève-cœur. Le livre, quel qu’il soit, est le symbole du dialogue, de la confrontation pacifique des idées. Le réduire en cendres, c’est refuser le débat, c’est nier l’altérité, c’est basculer dans une logique d’élimination symbolique qui précède souvent des violences plus concrètes. « Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes », prophétisait Heinrich Heine. Cette citation, terrible, plane au-dessus de cette polémique. En s’attaquant à l’objet-livre, le député LFI ne combat pas le fascisme, il en emprunte les méthodes les plus détestables. Il offre à ses adversaires le beau rôle, celui de la victime et du défenseur de la liberté d’expression, tandis qu’il s’enferme lui-même dans une posture d’inquisiteur.

L’analyse de Macé-Scaron souligne d’ailleurs l’ironie tragique de la situation : cet autodafé est le meilleur cadeau qui pouvait être fait à Jordan Bardella et au Rassemblement National. En politique, la victimisation est un carburant puissant. En brûlant son livre, le député LFI le sacralise, lui donne une importance qu’il n’aurait peut-être pas eue, et permet à l’extrême droite de se draper dans les habits de la respectabilité agressée. « Il veut plaire à son gourou », répète Macé-Scaron, insistant sur le fait que cette obsession de la pureté militante rend aveugle aux conséquences stratégiques réelles. Le député ne pense pas à l’efficacité politique de son geste sur l’électorat indécis ; il ne pense qu’à son image interne au sein du parti. C’est le drame des sectes politiques : on finit par se parler à soi-même, par agir pour le groupe, en se coupant totalement du réel et du sens commun des Français, pour qui brûler un livre reste un tabou absolu.
Cette affaire révèle également, selon l’essayiste, une crise de l’autorité morale à gauche. Où sont les grandes voix républicaines pour condamner fermement, sans “mais”, sans contexte, cet acte barbare ? Le silence gêné de certains cadres, ou pire, les tentatives de justification alambiquées, montrent à quel point la peur de déplaire à la base radicale – et au chef suprême – paralyse les esprits. Macé-Scaron décrit une gauche prise en otage par sa frange la plus excitée, celle qui confond militantisme et vandalisme, celle qui pense que l’insulte et le feu sont des arguments politiques valables. En ne condamnant pas, ou mollement, Jean-Luc Mélenchon valide implicitement cette stratégie. Il conforte ses troupes dans l’idée que tout est permis tant que la “cause” est juste. C’est cette dérive morale que dénonce Macé-Scaron : la fin ne justifie pas les moyens, surtout quand les moyens rappellent les heures les plus sombres du totalitarisme.
Joseph Macé-Scaron va plus loin en interrogeant la responsabilité personnelle de l’élu. Être député, ce n’est pas être un activiste de rue. C’est incarner la Nation. C’est porter une écharpe tricolore qui oblige. En s’abaissant à brûler un livre, l’élu salit sa fonction. Il transforme l’hémicycle et la vie publique en un cirque où la surenchère visuelle remplace le travail législatif. L’essayiste y voit le signe d’une immaturité politique effrayante, ou d’un cynisme absolu. “Plaire au gourou” devient la seule boussole, la seule éthique. On est prêt à tout pour un retweet du chef, pour une citation dans sa revue de presse, pour un sourire lors du meeting. C’est la politique réduite à une cour de récréation dangereuse, où les enfants cherchent à épater le caïd en cassant les jouets des autres.
Il y a aussi, dans le regard de Joseph Macé-Scaron, une forme de tristesse devant le gâchis intellectuel. La gauche française a longtemps été le camp du livre, de l’éducation, de la culture émancipatrice. La voir aujourd’hui associée à des images d’autodafé est un renversement de valeurs vertigineux. C’est le signe d’une perte de repères totale. Le “gourou”, dans sa quête de conflit permanent, a fini par brûler les vaisseaux de sa propre famille politique, l’éloignant de son héritage humaniste. Le député qui tient le briquet n’est qu’un symptôme, un exécutant zélé d’une dérive qui vient de plus haut. Il est l’idiot utile d’une stratégie du chaos qui, in fine, ne profite qu’aux extrêmes et abîme la démocratie.
L’intervention de Joseph Macé-Scaron est donc salutaire car elle refuse la banalisation. Elle rappelle que non, brûler un livre n’est pas “juste une image”, ni “juste de la colère”. C’est une ligne rouge. C’est un basculement. En ramenant tout à la relation toxique entre le député et son chef, il désacralise le geste “révolutionnaire” pour le ramener à sa triste vérité : une bassesse courtisane. Ce n’est pas le Grand Soir, c’est juste une petite manœuvre pour exister dans l’ombre du Grand Timonier. Et c’est peut-être cela le plus pathétique : avoir recours à des symboles aussi lourds de sens historique pour des ambitions aussi dérisoires.

En conclusion, cet épisode du livre brûlé laissera des traces. Il marque une étape supplémentaire dans la brutalisation de la vie politique française. L’analyse de Joseph Macé-Scaron nous oblige à regarder cette réalité en face : une partie de la représentation nationale est désormais prête à utiliser des méthodes factieuses pour satisfaire une logique de clan. “Il veut juste plaire à son gourou”. La phrase restera. Elle colle à la peau de cet événement comme une étiquette infamante. Elle nous rappelle que le danger pour la démocratie ne vient pas seulement de ceux qui écrivent des livres haineux, mais aussi de ceux qui, prétendant les combattre, choisissent de les brûler, oubliant que la lumière de la vérité ne naît jamais de la flamme d’un briquet, mais de l’éclairage de la raison. La France mérite mieux que ces feux de joie moyenâgeux ; elle mérite des débats, des contradictions, des mots. Espérons que cette polémique serve d’électrochoc et que les livres, tous les livres, retrouvent leur place sur les étagères et dans les mains des lecteurs, loin des brasiers de la vanité politique.
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