L’atmosphère des plateaux de télévision français est souvent le théâtre de joutes verbales, mais il est rare d’assister à une déconstruction aussi méthodique et implacable que celle opérée par Eric Naulleau face à Yassine Belattar. Ce soir-là, sous les projecteurs et devant un public oscillant entre le rire nerveux et la stupeur, le polémiste et critique littéraire a décidé de troquer sa plume pour un scalpel. L’objectif était clair : disséquer ce qu’il appelle “l’imposture” d’un homme qui navigue en eaux troubles entre l’humour, le pouvoir politique et le militantisme communautaire. Dès les premières secondes, le ton est donné. Naulleau ne cherche pas le consensus, il cherche la vérité derrière le masque de l’humoriste.

Le débat s’ouvre sur une mise au point sémantique qui va immédiatement mettre le feu aux poudres. Naulleau refuse à Belattar le titre de “collègue” des dessinateurs de Charlie Hebdo. Pour lui, la distinction est fondamentale : là où les caricaturistes ont choisi leur camp, celui de la liberté absolue au péril de leur vie, Belattar serait un “comique officiel”. Cette expression, lourde de sens, renvoie aux régimes de l’Est où les humoristes n’existaient que par la grâce et pour le service du pouvoir. En pointant du doigt les liens de Belattar avec l’Élysée et son rôle auprès de la politique de la ville sous l’ère Macron, Naulleau l’enferme dans une cage dorée dont l’humoriste tente désespérément de sortir par la dérision. Mais la dérision, face à la rigueur de Naulleau, semble soudainement bien fragile.

Belattar tente alors sa stratégie habituelle : l’esquive par l’attaque personnelle et l’usage de ce que Naulleau appelle la “carte du racisme”. L’humoriste ironise sur sa propre carrière, rappelant qu’il existait bien avant l’ascension politique d’Emmanuel Macron et accusant Naulleau de condescendance. L’échange tourne au vinaigre lorsque Belattar suggère que les gens “de son espèce” ne sont pour Naulleau que des livreurs Deliveroo. C’est ici que le débat prend une dimension sociologique fascinante. Naulleau, loin de se laisser intimider, rétorque par une précision géographique chirurgicale. Habitant près du métro Couronnes, dans l’est parisien, au cœur d’un quartier populaire et à deux pas d’une mosquée célèbre, il balaie d’un revers de main l’accusation d’élitisme déconnecté. Pour Naulleau, voir des Arabes et des musulmans n’est pas une expérience médiatisée ou professionnelle, c’est son quotidien de citoyen.

La tension atteint son paroxysme lorsque le sujet dévie sur Zineb El Rhazoui, ancienne figure de Charlie Hebdo. Naulleau, avec une gravité qui glace le plateau, exhume un tweet de Belattar adressé à la journaliste : “Inchallah tu n’es plus là en 2020”. Dans le contexte français marqué par les traumatismes des attentats, l’utilisation de l’expression religieuse associée à une disparition potentielle est perçue par Naulleau comme une menace de mort à peine voilée. Belattar, acculé, tente de se justifier en plaidant le second degré et le souhait d’une simple disparition du paysage médiatique. Pourtant, l’ambiguïté demeure. Naulleau souligne avec force que jouer avec de tels symboles, surtout quand on prétend représenter une partie de la population, est au mieux irresponsable, au pire criminel.

Le malaise s’installe durablement lorsque Belattar, cherchant à reprendre l’ascendant, s’en prend à une chroniqueuse sur le plateau, la qualifiant de “Madame Rose Bonbon” à cause de sa tenue. Cette remarque, jugée sexiste et méprisante, permet à ses détracteurs de compléter le portrait : celui d’un homme qui, sous couvert d’humour, exerce une forme de domination verbale violente dès qu’il est contredit. La réplique de la chroniqueuse est cinglante, rappelant qu’en France, les femmes ont le droit de s’exprimer quelle que soit la couleur de leurs vêtements. Cet incident mineur en apparence révèle en réalité la difficulté de Belattar à accepter la contradiction, surtout lorsqu’elle émane de ceux qu’il considère comme n’appartenant pas à son “camp”.

Tout au long de cet échange, la force d’Eric Naulleau réside dans sa capacité à ne jamais lâcher l’os. Il dénonce le “double discours” permanent de son interlocuteur. D’un côté, Belattar se veut le porte-parole des quartiers, le défenseur des opprimés et le clown triste des banlieues. De l’autre, il dîne à la table du pouvoir et utilise les codes de la provocation la plus sombre pour faire taire ses adversaires idéologiques. Naulleau l’accuse d’être “au four et au moulin”, d’utiliser l’humour comme un bouclier dès que le terrain politique devient trop glissant, et d’utiliser la politique comme un marchepied pour sa carrière artistique. C’est cette porosité des genres qui, selon Naulleau, rend le personnage de Belattar toxique pour le débat public.

Le débat touche également à la question de la représentativité. Belattar prétend-il parler au nom de tous les musulmans de France ? Naulleau est catégorique : heureusement que non. Il rappelle que la majorité des citoyens de confession musulmane aspirent à vivre leur foi dans la discrétion et le respect des lois de la République, loin des fracas militants et des provocations médiatiques d’un humoriste en quête de reconnaissance. En s’appropriant la parole d’une communauté pour mener un combat politique personnel, Belattar ne ferait que renforcer les clivages et les amalgames qu’il prétend pourtant combattre.

La fin de la confrontation laisse un goût amer. On y voit un Belattar qui, malgré ses tentatives de pirouettes et de bons mots, semble fatigué par la précision des attaques de son adversaire. Le sourire s’est effacé, laissant place à une mine sombre et à une agressivité latente. Naulleau, quant à lui, a réussi son pari : démontrer que derrière l’humour se cache souvent une idéologie, et que derrière le militantisme se cache parfois une ambition personnelle démesurée. Ce duel n’était pas seulement une opposition entre deux hommes, mais un choc entre deux visions de la France : l’une attachée à une laïcité stricte et à une liberté d’expression sans concessions, l’autre naviguant dans les méandres du communautarisme et de l’influence politique.

En conclusion, cette séquence restera comme un moment de vérité brute. Elle montre qu’à une époque où l’image et l’émotion priment souvent sur le fond, la confrontation logique et factuelle reste l’arme la plus redoutable. Eric Naulleau a prouvé qu’on ne peut pas rire de tout avec n’importe qui, surtout quand les enjeux touchent à la cohésion nationale et à la sécurité des individus. Belattar, “mis à nu” selon les mots de la fin, se retrouve face à ses propres contradictions, laissant le téléspectateur seul juge de la sincérité de ses engagements. Une chose est certaine : après un tel séisme médiatique, le paysage de l’humour engagé en France ne sera plus tout à fait le même. La parole est désormais aux citoyens, invités à ne plus se laisser séduire par les apparences, mais à exiger la clarté d’un discours qui, trop souvent, préfère l’ombre à la lumière.