✍️ Le “Risque Lent” : Quand la Performance Devient Toxique

Nous vivons dans le culte de l’efficacité, de l’immédiateté. Mais Olivier Hamant, biologiste et chercheur, tire la sonnette d’alarme : cette obsession pour la performance à court terme est un piège mortel. Il appelle cela le “risque lent”. L’exemple le plus frappant ? Les PFAS, ces “polluants éternels” qui ont rendu nos poêles antiadhésives si pratiques. Au début, c’était “performant”. Aujourd’hui, la facture tombe : 100% des Français en ont dans le corps.

La vérité qui éclate au grand jour est que nous accumulons les dettes invisibles. Le détail explosif ? Les enfants actuels sont plus contaminés que leurs parents, et aux États-Unis, des terres agricoles entières, vertes en apparence, sont devenues toxiques à jamais à cause de boues d’épuration polluées. Hamant compare notre système à un pompier qui courrait un sprint permanent : à force de chercher la performance sans repos, on s’épuise, on s’effondre. De la monoculture de la pomme de terre en Irlande (qui a causé une famine historique) à la stratégie numérique ratée de Nike, le message est clair : la robustesse vaut mieux que la performance. Une leçon de survie indispensable pour l’Anthropocène.

Dans un monde obsédé par la rapidité, l’efficacité et les résultats immédiats, la notion de performance est devenue la boussole incontestée de nos sociétés modernes. Pourtant, derrière l’éclat des réussites à court terme se cache une réalité bien plus sombre et insidieuse que le chercheur Olivier Hamant met aujourd’hui en lumière avec une acuité remarquable. Ce que nous percevons comme un signe de progrès et de maîtrise technique n’est souvent que le prélude à des catastrophes différées, un phénomène qu’il qualifie de risque lent. Cette réflexion nous invite à une remise en question profonde de nos modèles économiques, biologiques et sociétaux à l’ère de l’Anthropocène.

Le sentiment dominant aujourd’hui est que la performance se conjugue exclusivement au présent. Nous optimisons nos processus, nous accélérons nos échanges et nous maximisons nos profits sans tenir compte du cortège de problèmes qui s’accumulent dans l’ombre. L’exemple du dioxyde de carbone est à cet égard emblématique. Pendant des décennies, l’humanité a déployé des trésors d’ingéniosité pour construire des machines et des industries extrêmement performantes, capables de transformer le monde à une vitesse prodigieuse. Mais cette performance brute s’est accompagnée d’émissions massives de CO2 dans l’atmosphère. Ce n’est que quelques décennies plus tard, alors que les gaz se sont accumulés, que nous nous retrouvons face à des problèmes climatiques d’une gravité sans précédent. La performance d’hier est devenue le poison d’aujourd’hui, illustrant parfaitement ce décalage temporel entre l’action efficace et ses conséquences délétères.

Un autre exemple frappant de ce risque lent est celui des substances per- et polyfluoroalkylées, plus connues sous l’acronyme PFAS ou polluants éternels. Ces matériaux ont été conçus pour leur performance exceptionnelle : ils sont anti-adhésifs, résistants à la chaleur et imperméables. Ils ont indéniablement amélioré notre confort quotidien. Cependant, le revers de la médaille est terrifiant. Aujourd’hui, on estime que 100 % des Français ont des PFAS dans leur corps. Ces substances s’accumulent dans l’organisme et dans l’environnement sans jamais se dégrader. Le problème réside dans la temporalité : au départ, une faible concentration semble inoffensive, mais l’accumulation constante finit par dépasser les seuils de tolérance biologique. Les enfants d’aujourd’hui présentent des concentrations de PFAS dans le sang bien supérieures à celles des adultes, car ils sont alimentés par des produits issus d’un environnement de plus en plus saturé.

Ce phénomène d’accumulation ne se limite pas aux produits chimiques de synthèse. On le retrouve également dans l’agriculture intensive avec le cadmium. Ce métal lourd, présent dans les engrais phosphatés notamment en provenance du Maroc, s’accumule dans les sols et finit par se retrouver dans nos aliments de base comme les pâtes. Les générations futures héritent ainsi d’une charge toxique bien plus lourde que la nôtre, simplement parce que nous avons privilégié des rendements agricoles performants sur le court terme au détriment de la santé des sols sur le long terme. C’est la définition même du risque lent : une menace qui croît silencieusement jusqu’au jour où le basculement devient inévitable.

L’aspect le plus troublant de cette quête de performance est sans doute la complicité ou le silence de certains acteurs industriels. Aux États-Unis, l’utilisation de boues issues de stations d’épuration pour fertiliser les terres agricoles a conduit à un désastre écologique majeur. Les industriels savaient que ces boues contenaient des PFAS toxiques, mais l’information a été passée sous silence pendant des décennies au nom de la rentabilité et de l’efficacité du recyclage des déchets. Aujourd’hui, on estime qu’un cinquième des surfaces agricoles américaines sont trop concentrées en PFAS pour être cultivables. Le paysage peut paraître verdoyant et sain à l’œil nu, mais la réalité biologique est tout autre : la terre est devenue toxique, impropre à la culture de céréales ou au pâturage des bêtes. Cette déconnexion entre l’apparence de la performance et la réalité de la dégradation environnementale est l’un des plus grands défis de notre époque.

Olivier Hamant utilise une analogie frappante pour illustrer la place légitime de la performance : celle du pompier. Dans une situation d’urgence, face à un incendie, le pompier doit être extrêmement performant. Il doit agir vite, avec précision et intensité, pendant vingt minutes ou une heure. C’est une performance utile car elle s’inscrit dans un temps court. Mais une fois le feu éteint, le pompier s’arrête, se repose et récupère. Le drame de notre civilisation est d’avoir voulu généraliser cet état d’urgence à tous les domaines de la vie, de façon permanente. Si l’on exige d’un individu ou d’un système une performance constante sans temps de repos, l’épuisement et le burnout sont inévitables. Nous traitons la planète et nos sociétés comme des pompiers qui ne pourraient jamais quitter le brasier.

Cette surperformance est également à l’origine de fléaux mondiaux historiques et contemporains. L’histoire nous offre l’exemple tragique de la Grande Famine en Irlande au XIXe siècle. À l’époque, la culture de la pomme de terre avait été optimisée à travers la monoculture pour nourrir une population croissante. En créant un système ultra-performant mais totalement uniforme, les hommes ont en réalité construit un véritable aéroport pour les pathogènes. Pour un parasite, une monoculture est une aubaine : une abondance de ressources identiques sans aucune barrière naturelle. Lorsque le mildiou a frappé, il s’est propagé à une vitesse fulgurante, entraînant un effondrement démographique dont l’Irlande ne s’est jamais totalement remise. De 8 millions d’habitants en 1848, la population est tombée à 4 millions. Cet exemple démontre que l’optimisation excessive réduit la résilience des systèmes face aux imprévus.

Plus récemment, la crise du Covid-19 peut être analysée sous le même angle. La surperformance de nos réseaux de transport mondiaux, conçus pour déplacer des marchandises et des personnes en un temps record aux quatre coins du globe, a servi de vecteur ultra-efficace au virus. Ce qui était une prouesse logistique est devenu notre plus grande vulnérabilité. La performance, en éliminant les frottements et les lenteurs, a supprimé les filtres naturels qui auraient pu contenir l’épidémie.

Même le monde de l’entreprise n’échappe pas à cette logique autodestructrice. Le cas de la marque Nike est à ce titre éloquent. Sous l’impulsion d’une stratégie axée sur la performance numérique pure à partir de 2021, l’entreprise a décidé de réduire ses interactions physiques dans les magasins pour se concentrer sur la vente directe en ligne. À court terme, cette tactique a semblé plus performante car elle réduisait les coûts de distribution et de visite des points de vente. Pourtant, trois ou quatre ans plus tard, les résultats sont catastrophiques, avec des baisses de valorisation et de parts de marché atteignant parfois les 70 %. En se coupant de la complexité du terrain pour privilégier un canal de vente hyper-optimisé, la marque a fini par fragiliser son propre modèle économique. C’est la démonstration que la performance canalisée, si elle flatte les bilans comptables immédiats, peut finir par détruire la boîte elle-même.

L’Anthropocène nous oblige donc à repenser radicalement notre rapport au temps et à l’efficacité. Nous devons apprendre à distinguer la performance d’urgence de la durabilité de long terme. La résilience d’un système, qu’il soit biologique, social ou économique, réside souvent dans ce qui semble inefficace au premier abord : la diversité, la lenteur, les marges de manœuvre et les redondances. Au lieu de chercher à tout prix à éliminer les “pertes de temps” et les “inefficacités”, nous devrions peut-être les célébrer comme les garants de notre survie. La leçon d’Olivier Hamant est claire : pour durer, il faut savoir s’arrêter de performer. Il est impératif de sortir de ce cycle infernal où chaque gain d’efficacité présent se paie par une hypothèque sur l’avenir. La véritable intelligence ne réside pas dans la capacité à courir plus vite, mais dans celle de choisir une direction qui ne nous mène pas droit dans le mur. En réhabilitant la notion de risque lent et en acceptant les limites de la performance, nous pourrons peut-être enfin construire une civilisation qui ne soit pas seulement performante, mais tout simplement vivante.