On raconte souvent que Jacques Martin, le génie absolu et tyrannique du petit écran, brûlait les ailes de toutes les femmes qui s’aventuraient trop près de son soleil. Il était brillant mais possessif, passionné mais destructeur, capable de transformer une compagne vibrante en une ombre silencieuse soumise à ses caprices. Pourtant, dans cette tumultueuse épopée sentimentale, une seule femme a réussi l’impossible : apprivoiser ce lion indomptable sans jamais se laisser dévorer par lui. Cette femme, c’était Evelyne Leclercq. Alors qu’elle vient de tirer sa révérence le 30 décembre 2025, emportant avec elle ses ultimes secrets, il est temps de lever le voile sur la relation la plus complexe et la plus fascinante de sa vie. Une histoire qui n’était pas un conte de fées, mais un combat permanent pour l’indépendance au cœur de la passion.

Pour comprendre l’intensité du lien qui unissait ces deux êtres hors normes, il faut remonter le temps, loin des plateaux de télévision parisiens, jusqu’à la fin des années 60, sous le ciel azur de Nice. À cette époque, Evelyne Leclercq n’est pas encore la grande dame de cœur que la France entière adorera dans “Tournez Manège”. Elle est une jeune hôtesse d’accueil à la beauté fraîche, naïve, rêvant peut-être de lumière mais ignorant tout de la brutalité du métier. C’est là que le destin prend le visage de Jacques Martin. Il est déjà une star, un homme d’une culture immense et d’un charisme foudroyant. Lorsqu’il pose son regard sur elle, il ne voit pas seulement une jolie fille de la Côte d’Azur. Il voit une matière brute, un diamant qu’il peut tailler. Tel Pygmalion, il décide instantanément qu’il fera d’elle sa créature, son œuvre la plus parfaite.

La relation qui se noue alors dépasse largement le cadre professionnel. Jacques prend Evelyne sous son aile protectrice mais dominatrice. Il lui apprend tout : comment poser sa voix, comment capturer la lumière, comment séduire une caméra sans trembler. Il est exigeant, frisant l’obsession, mais pour Evelyne, ce mentor génial est le soleil autour duquel elle accepte de graviter. Elle est fascinée par son intelligence, par cette autorité naturelle qui fait trembler les techniciens mais qui la rassure. Il y a indéniablement de la séduction dans l’air, une alchimie électrique que tous les témoins de l’époque remarquent. Jacques aime s’entourer de femmes brillantes, et il voit en Evelyne le reflet de sa propre réussite. Elle, de son côté, ressent une admiration qui ressemble à s’y méprendre à de l’amour. Elle est flattée d’être l’élue, celle que le grand Jacques a choisie pour conquérir Paris.

Cependant, ce scénario idyllique cache une réalité plus sombre. Car être la muse de Jacques Martin a un prix, un prix que beaucoup d’autres ont payé de leurs larmes. Sous les dehors du professeur bienveillant perce déjà le tempérament de l’homme possessif qui ne tolère aucune volonté propre chez l’autre. L’ancienne hôtesse de l’air commence à devenir une star, mais elle ignore encore que le script écrit par Jacques ne prévoit pas sa liberté totale. Elle pense vivre le début d’une grande histoire, mais elle s’apprête à affronter un dilemme cruel : l’ombre du maître devient une cage dorée.

C’est ici que l’histoire d’Evelyne Leclercq prend une tournure inattendue et révèle sa force de caractère exceptionnelle. Alors que le Tout-Paris attend l’officialisation de leur couple, voire un mariage grandiose qui unirait les deux visages préférés de la télé, Evelyne fait preuve d’une lucidité effrayante. Elle observe Jacques avec les yeux de l’amour, certes, mais aussi avec ceux de la raison. Elle voit comment il traite ses épouses légitimes, exigeant d’elles une soumission absolue et une dévotion totale à sa gloire. Jacques est un astre qui ne supporte pas la concurrence dans son propre foyer. Evelyne comprend alors une vérité brutale : devenir Madame Martin signifierait la mort d’Evelyne Leclercq. Pour garder l’homme, elle doit refuser le mari.

Evelyne pose alors un acte de résistance silencieux mais ferme. Elle trace une ligne invisible, un seuil que Jacques n’aura jamais le droit de franchir. Elle choisit de rester dans cette zone grise et mystérieuse que l’on appelle l’amitié amoureuse. C’est un choix d’une intelligence rare. En refusant de l’épouser ou de vivre sous son toit, elle se protège de sa jalousie maladive et de ses colères légendaires. Elle devient la seule femme qui lui échappe, la seule qu’il ne peut pas enfermer. Ce refus, paradoxalement, renforce l’attachement de Jacques. Lui qui se lasse de tout trouve en Evelyne un défi permanent, une femme libre qui lui tient tête avec le sourire. Ils scellent alors un pacte secret : ils partageront tout, sauf le quotidien qui tue l’amour.

Ils dînent ensemble dans les plus grands restaurants, rient des mêmes blagues cruelles, se confient leurs angoisses nocturnes. Evelyne est sa confidente, son égal, son miroir féminin. Mais chaque soir, elle rentre chez elle, gardant intacte sa liberté. Elle profite du meilleur de Jacques Martin — son génie, sa tendresse — sans subir le pire de sa tyrannie domestique. Le public les voit complices, échangeant des regards lourds de sens, et cette ambiguïté les arrange. Ils jouent de la rumeur, ajoutant une touche romanesque à leur duo. Mais cet équilibre est fragile. Si Evelyne a sauvé son cœur de l’emprise totale, elle doit bientôt affronter une autre épreuve : l’élève a fini par exceller, et au milieu des années 80, avec le succès phénoménal de “Tournez Manège”, sa popularité commence à rivaliser avec celle de son créateur.

Comment l’ego démesuré de Jacques Martin allait-il supporter que sa protégée vole de ses propres ailes, parfois plus haut que lui ? La réalité fut nuancée et tragique. Si la gloire d’Eveline était à son zénith, celle de Jacques amorçait un lent déclin, non par manque de talent, mais par l’usure du temps. Le véritable drame survient en 1998, lorsque le destin frappe l’animateur de la manière la plus ironique qui soit. Un accident vasculaire cérébral foudroie ce génie de la parole, le privant de son arme la plus redoutable : sa voix. L’homme qui avait dominé les ondes se retrouve prisonnier de son corps, condamné au silence.

C’est dans cette épreuve que la profondeur de leur lien se révèle. Alors que la cour qui gravitait autour du Roi Soleil se disperse, fuyant la maladie et la déchéance, Evelyne reste. Elle voit l’homme puissant devenir un enfant vulnérable. Elle ne le regarde pas avec pitié, mais avec une tendresse infinie, se souvenant de tout ce qu’il lui a donné. Elle garde pour elle la douleur de ces visites où les échanges ne passent plus par les mots mais par des regards embués de larmes. Elle comprend sa souffrance, non seulement physique, mais celle de son orgueil blessé. La mort de Jacques en 2007 est pour elle un coup de poignard. Elle perd son repère, sa boussole. Elle assiste aux obsèques, digne et discrète, laissant la place à la famille officielle, mais portant le deuil le plus lourd : celui de l’âme sœur.

Dix-huit ans plus tard, c’est au tour d’Evelyne d’affronter son crépuscule. Le 30 décembre 2025, dans le calme de sa chambre à Grasse, loin du tumulte qu’elle a fui, elle s’éteint. On peut imaginer que dans ses ultimes secondes, ce n’est pas la gloire télévisuelle qui est venue la réconforter, mais le souvenir d’une voix familière et moqueuse. Le plus grand secret qu’elle emporte n’est pas une rancune, mais une certitude amoureuse jamais formulée à voix haute. Elle a vécu ses dernières années dans une solitude affective choisie, peut-être parce qu’aucun homme ne pouvait rivaliser avec le fantôme de Jacques. Elle avait cherché l’amour sur terre, mais son âme était restée attachée à celui qui l’avait faite reine.

La mort, pour ces deux bêtes de scène, ne pouvait être qu’un nouveau spectacle, une émission éternelle dont ils seraient enfin les seuls présentateurs. En fermant les yeux, Evelyne a finalement accepté ce qu’elle avait refusé toute sa vie sur terre : rejoindre Jacques pour toujours, sans barrière, sans peur de son ego. Ce n’est pas une fin triste, ce sont des retrouvailles. Le couple mythique que la télévision n’a jamais réussi à marier est enfin uni dans l’au-delà.

La vie d’Evelyne Leclercq nous laisse une leçon essentielle : les plus grandes histoires d’amour ne sont pas toujours celles qui finissent par un mariage ou des photos sur papier glacé. Parfois, l’amour le plus pur est celui qui sait rester dans l’ombre, celui qui accepte de ne pas porter de nom pour ne jamais être brisé par les conventions. Evelyne et Jacques ont prouvé que l’on peut appartenir à quelqu’un sans jamais se posséder mutuellement. En refusant de l’épouser, elle a paradoxalement réussi à rester la femme de sa vie, celle qui ne l’a jamais quitté. Aujourd’hui, Evelyne est partie rejoindre son Pygmalion, et quelque part dans les coulisses de l’univers, ils ont sûrement déjà recommencé à rire ensemble.