Le début de l’année 2026 s’ouvre sur une note d’une tristesse infinie, un accord mineur qui vient briser la mélodie joyeuse que Pierre Perret a chantée aux Français pendant plus d’un demi-siècle. Le 5 janvier, un voile de deuil s’est posé sur le monde de la musique, mais surtout sur le cœur d’un homme de 91 ans. Rebecca, celle qui partageait son existence depuis plus de soixante ans, celle qui était son souffle, sa colonne vertébrale et sa boussole, s’est éteinte. L’annonce, faite avec une pudeur bouleversante sur Facebook par un proche de la famille, a figé le temps. Derrière les sourires de façade et les refrains légers, une vérité cruelle frappe de plein fouet : même les vies les plus lumineuses connaissent des crépuscules déchirants. Pierre Perret n’est plus seulement un artiste en deuil ; il est un survivant, un homme qui doit désormais apprendre l’impossible art de vivre quand la moitié de son monde a disparu.

Pour comprendre la violence de ce séisme intime, il ne faut pas regarder Pierre Perret comme la star populaire qui a fait rire des générations avec “Le Zizi” ou ému avec “Lily”. Il faut le voir comme un homme qui, pendant six décennies, n’a jamais marché seul. Rebecca n’était pas l’ombre de l’artiste, elle en était la lumière invisible. Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas tant la mort d’une épouse au sens civil du terme, mais l’effondrement d’un édifice commun. Le silence qui entoure désormais la maison de Seine-et-Marne n’est pas celui d’un chanteur qui se tait, mais celui d’un être humain qui cherche comment continuer à respirer. Ce deuil ne s’annonce pas par des cris ou des déclarations tapageuses. Il s’installe insidieusement dans les gestes du quotidien qui n’ont plus de destinataire, dans ces matins trop calmes où l’absence prend toute la place, dans ces souvenirs devenus soudainement trop lourds à porter pour une seule paire d’épaules.

Ceux qui le connaissent décrivent un homme au regard changé, une voix ralentie, comme si le temps s’était suspendu. Perdre Rebecca, ce n’est pas seulement dire adieu à une femme aimée ; c’est se retrouver face à soi-même, nu et vulnérable, après avoir été deux pour tout affronter. “Elle était ma maison, sans elle tout résonne vide.” Cette phrase, que l’on imagine murmurée dans l’intimité, résume l’abîme qui s’est ouvert dans la nuit du 3 au 4 janvier. La nouvelle a frappé comme un souffle glacé. Non pas parce que la mort surprend à cet âge, la vie finit toujours par reprendre ce qu’elle a prêté, mais parce qu’elle révèle brutalement l’ampleur d’une dépendance affective totale. Rebecca n’était pas là pour la gloire, elle était là pour la vie. Elle était la gardienne d’un monde simple où l’on se parlait sans fard, loin des paillettes et des hypocrisies du métier.

C’est Jean-Marc Dermesropian, artiste et ami fidèle, qui a eu la lourde tâche d’annoncer la disparition. Son message, sobre et digne, a agi comme une bouée de vérité au milieu de l’émotion collective. “Paix à ton âme Rebecca. Plus de 60 années auprès de Pierre Perret, l’amour de sa vie.” Ces mots ne cherchent pas à consoler l’inconsolable, ils constatent la fin d’une ère. Ils soulignent la cohérence d’une vie à deux. Soixante ans, ce n’est pas une simple succession de jours, c’est un langage commun, une architecture complexe faite de silences partagés et de tempêtes traversées main dans la main. Rebecca a accompagné Pierre sans jamais chercher la lumière, comprenant instinctivement que l’amour véritable se vit dans l’authenticité et non dans la représentation. Elle était sa première oreille, son premier critique, parfois sa première contradiction. Celle qui ramenait l’artiste sur terre quand la scène tentait de l’emporter ailleurs.

L’histoire de leur rencontre est à l’image de leur couple : franche, directe et sans artifice. Elle ne s’appelait pas encore Rebecca, mais Simone Mazaltarim. Elle travaillait comme secrétaire chez Barclay, la maison de disques. Rien de romantique a priori. Pas de coup de foudre scénarisé. Pierre Perret l’a raconté lui-même avec ce sens du détail qui le caractérise : tout a commencé par une engueulade homérique à propos d’un remboursement de billet d’avion. Une dispute sèche, administrative. Cette première scène est fondatrice. Elle annonçait un couple bâti sur le caractère, sur la confrontation d’égal à égal. Simone n’était pas une admiratrice béate. Elle était une femme de conviction, précise, exigeante. Et Pierre, derrière sa bonhomie apparente, a su reconnaître la force de celle qui lui tenait tête. Il l’a renommée Rebecca, comme on ouvre un nouveau chapitre sacré, un prénom pour une femme qui allait devenir centrale, vitale.

Leur union ne s’est jamais définie par les normes sociales classiques. Ils n’ont pas fait de leur vie privée un spectacle. Rebecca gérait d’une main de fer la carrière de son mari. Elle connaissait les coulisses, les pièges, les fragilités que le public n’aperçoit jamais. Elle savait dire non aux importuns, négocier, protéger. Elle était le contrepoids nécessaire, la boussole qui empêchait la célébrité de dévorer l’intime. Dans cette alchimie, il n’y avait pas de place pour le hasard. Tout était décidé à deux. Mais ce duo fusionnel a aussi été cimenté par une tragédie absolue, un drame que les parents ne devraient jamais connaître et qui a scellé leur destin dans le marbre de la douleur partagée.

En 1995, l’impensable se produit. Leur fille, Julie, meurt à seulement 32 ans. Une phrase suffit pour le dire, mais aucun mot ne suffit pour décrire l’anéantissement qui suit. Pierre Perret a toujours refusé de livrer les détails de cette perte. Ce silence n’était pas une esquive, c’était un choix de survie. Le choix de préserver ce qui restait d’inviolable après la catastrophe. On ne transforme pas la douleur d’un enfant mort en récit médiatique. Ce refus de dire a façonné la suite de leur existence. Il a renforcé la cohésion du couple, mais il a aussi alourdi le fardeau. Rebecca, encore une fois, a été la gardienne. Elle savait quand parler, et surtout quand se taire. Elle savait tenir debout quand le chagrin menaçait de tout engloutir. Le deuil d’un enfant ne s’achève jamais, il se porte. Et c’est ensemble, épaule contre épaule, qu’ils ont porté cette croix invisible.

Aujourd’hui, la symétrie est brisée. C’est là que réside la cruauté de la situation actuelle. Pierre Perret se retrouve seul dépositaire de cette mémoire. Sans Rebecca pour partager le souvenir de Julie, sans elle pour évoquer les jours heureux ou les nuits d’angoisse, la solitude devient vertigineuse. La maison, témoin de tant d’années, paraît soudain immense, étrangère. Les murs n’ont pas changé, mais leur écho est devenu insupportable. “Il va t’en falloir du courage, cher Pierre”, écrivait son ami. C’est une litote. À 91 ans, devoir réapprendre à vivre sans sa moitié est une épreuve qui défie l’entendement. Le futur se rétrécit, le passé devient un refuge, et chaque objet du quotidien prend le poids d’un trésor perdu.

Cette “fin terrible” dont parlent les proches n’est pas faite de fracas. Elle est faite d’un silence intérieur dévastateur. Le destin tragique n’est pas une chute spectaculaire, mais cette séparation inéluctable qui rappelle que les plus belles complicités ne nous appartiennent jamais vraiment. L’amour, lorsqu’il dure toute une vie, laisse derrière lui une trace indélébile et une douleur à la mesure du bonheur vécu. Pierre Perret ne se plaint pas. Il constate. Il mesure le vide. Il sait que l’on ne surmonte pas une telle perte, on apprend simplement à cohabiter avec elle.

L’histoire de Pierre et Rebecca Perret n’est pas une légende dorée, c’est une leçon d’humanité. Elle nous rappelle que derrière l’artiste qui chante la joie, il y a un homme qui affronte la nuit. Rebecca n’était pas seulement l’épouse, elle était l’intelligence du cœur qui a permis à l’œuvre d’exister. Sans elle, Pierre Perret aurait-il été le même ? Probablement pas. Elle l’a “rendu plus intelligent”, comme il aimait le dire. Aujourd’hui, cette intelligence du temps et de l’amour devient son héritage le plus précieux, mais aussi le plus douloureux. Car il faut continuer. Continuer pour honorer sa mémoire, continuer pour ne pas laisser le silence gagner totalement.

Alors que les hommages discrets affluent, que les fans réalisent peu à peu l’ampleur de la perte pour leur idole, une vérité s’impose. Ce qui donne du sens à une vie, ce ne sont pas les disques d’or ou les salles combles, mais ces présences fidèles qui nous tiennent la main dans l’ombre. Pierre Perret nous apprend, malgré lui, que la vraie grandeur réside dans cette fidélité à l’autre, jusqu’au bout. Rebecca est partie, mais l’amour qu’elle a insufflé dans chaque jour de ces soixante années reste vivant, vibrant, comme une note suspendue qui ne veut pas s’éteindre. C’est maintenant, dans la pénombre de sa maison de toujours, que Pierre Perret chante peut-être sa chanson la plus difficile : celle de l’adieu à la femme qui était tout son univers.