Il existe peu de destins aussi polarisants, aussi radicalement opposés dans leurs extrémités que celui de Brigitte Bardot. Pour quiconque a grandi au milieu du XXe siècle, ou pour quiconque s’intéresse à l’histoire culturelle de l’Occident, le nom de Bardot évoque instantanément une imagerie précise : le soleil de Saint-Tropez, la libération des mœurs, une sensualité boudeuse et une liberté farouche qui a fait trembler les fondations puritaines de l’après-guerre. Elle était la France. Elle était Marianne. Elle était ce que le monde entier enviait à l’Hexagone : une certaine idée de la légèreté et de l’insouciance. Pourtant, aujourd’hui, lorsque l’on ouvre les pages du New York Times, du Guardian ou du Frankfurter Allgemeine Zeitung, ce n’est plus cette image dorée qui prédomine. Le ton a changé. L’admiration a laissé place à la stupeur, puis à une condamnation souvent sans appel. Pour la presse étrangère, qui observe la France avec un mélange de fascination et de critique, la trajectoire de Brigitte Bardot, passée de sex-symbol planétaire à figure de proue médiatique de l’extrême droite, est devenue un sujet d’étude quasi sociologique, le symbole d’une certaine “dérive” française.

Pour comprendre la violence de ce revirement dans le regard international, il faut mesurer la hauteur du piédestal sur lequel BB avait été placée. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, dans les années 50 et 60, Bardot n’était pas seulement une actrice ; elle était le fantasme absolu, l’anti-Hollywood. Là où les stars américaines étaient corsetées et lisses, Bardot était sauvage et naturelle. Elle incarnait une modernité progressiste. C’est précisément ce souvenir indélébile qui rend sa transformation actuelle si douloureuse et incompréhensible pour les observateurs étrangers. Comment la femme qui a brisé les tabous conservateurs peut-elle aujourd’hui embrasser des thèses que la presse anglo-saxonne qualifie régulièrement de “réactionnaires” et de “xénophobes” ? C’est ce paradoxe qui alimente les chroniques outre-Atlantique et outre-Manche, où l’on analyse ses prises de position avec une sévérité accrue, ne bénéficiant pas de cette tendresse nostalgique que le public français conserve parfois, bon gré mal gré, pour son idole nationale.
La presse étrangère date souvent le début de la “chute” de son image aux années 90, moment où ses combats pour les animaux ont commencé à se doubler d’une rhétorique politique de plus en plus tranchée. Mais c’est véritablement son rapprochement affiché avec le Front National, puis le Rassemblement National, et ses soutiens successifs à Jean-Marie Le Pen puis à Marine Le Pen, qui ont scellé son sort médiatique à l’international. Le Washington Post a, par exemple, plusieurs fois souligné l’ironie tragique de voir l’incarnation de la “liberté française” soutenir un parti historiquement associé à l’ordre moral et au repli nationaliste. Pour les éditorialistes étrangers, Bardot est devenue l’allégorie d’une France vieillissante, qui se recroqueville sur elle-même, effrayée par la mondialisation et le changement démographique, loin de l’image d’ouverture qu’elle projetait jadis.

Les condamnations judiciaires de l’actrice pour incitation à la haine raciale ont eu un écho retentissant à l’étranger, bien plus qu’on ne l’imagine parfois en France. Dans les pays anglo-saxons, où les questions de racisme et de respect des minorités sont traitées avec une sensibilité extrême, les dérapages de Bardot sur l’Aïd-el-Kébir, les musulmans ou les habitants de La Réunion ne sont pas vus comme les simples excès de langage d’une vieille dame excentrique, mais comme des fautes impardonnables. Des journaux britanniques comme The Independent n’hésitent pas à utiliser des termes très durs, décrivant une ancienne gloire “aigrie” et “toxique”. Là où certains médias français tentent parfois de séparer l’artiste de la militante, la presse étrangère, pragmatique, refuse cette dichotomie : pour eux, la Bardot d’aujourd’hui a sali la Bardot d’hier. Le mythe est brisé, souillé par l’idéologie.
Un angle récurrent dans les analyses de la presse allemande ou italienne est celui de la “solitude de la forteresse”. Bardot, recluse dans sa Madrague, est souvent décrite comme une figure crépusculaire, coupée du monde réel, ne communiquant plus que par fax ou lettres ouvertes incendiaires. Cette image de la “folle aux chats” (ou aux animaux en général), bien que caricaturale, est souvent utilisée pour expliquer, voire pathologiser, ses dérives politiques. Pour les observateurs étrangers, son amour inconditionnel pour les bêtes semble s’être construit en opposition directe avec une haine grandissante de l’humanité, et plus spécifiquement d’une certaine humanité qui ne ressemble pas à celle de son enfance bourgeoise du 16e arrondissement. Ce rejet de l’humain au profit de l’animal est perçu comme le symptôme d’un malaise profond, transformant l’icône glamour en une ermite misanthrope.
Cependant, ce qui fascine le plus les journalistes internationaux, c’est la persistance de son influence, ou du moins de sa capacité à faire les gros titres. Un article du Guardian s’interrogeait sur le fait que la France continue d’écouter, même pour s’en indigner, les prophéties sombres de BB. Ils y voient la preuve que Bardot touche une corde sensible de l’inconscient collectif français. En devenant une figure de l’extrême droite, elle ne fait pas que trahir son passé libertaire ; aux yeux de la presse étrangère, elle valide une certaine normalisation du discours populiste en France. Si même BB, le symbole de la République décomplexée, vote Le Pen, alors le barrage culturel contre l’extrême droite a cédé. C’est cette dimension symbolique qui inquiète tant les correspondants étrangers : Bardot est le baromètre d’un glissement sociétal.
Le traitement de ses mémoires et de ses livres successifs par la critique internationale illustre parfaitement ce désamour. Alors que ses ouvrages se vendent encore en France, les recensions à l’étranger sont souvent glaciales. On lui reproche une nostalgie rance d’une “France éternelle” qui n’a peut-être jamais existé que dans les films en noir et blanc. Les médias américains, très attentifs aux questions de genre, soulignent également son antiféminisme virulent, rappelant ses critiques du mouvement #MeToo qu’elle a qualifié d’hypocrite. Pour les féministes américaines qui l’avaient érigée en modèle d’émancipation dans les années 60, la trahison est double : politique et sociale. Bardot est désormais vue comme une femme qui a bénéficié de la libération sexuelle pour ensuite fermer la porte derrière elle, refusant aux nouvelles générations les combats qu’elle a elle-même, peut-être involontairement, incarnés.

Il est aussi intéressant de noter la différence de traitement selon les zones géographiques. Si l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord sont très critiques, la presse russe ou d’Europe de l’Est se montre parfois plus clémente, voyant en elle une résistante face au “politiquement correct” occidental. Mais globalement, le consensus est celui d’un gâchis. Le terme “fallen idol” (idole déchue) revient en boucle. L’image de Brigitte Bardot posant récemment, visage marqué et regard dur, contraste cruellement avec les clichés de Douglas Kirkland ou de Ghislain Dussart qui inondent encore les boutiques de souvenirs. La presse étrangère superpose ces deux images pour souligner la tragédie du temps qui passe et des idées qui se durcissent.
La question de l’islamophobie est centrale dans ce rejet international. Ses multiples procès pour ses propos sur l’abattage rituel ou sur la “population qui nous envahit” sont couverts factuellement mais avec une désapprobation évidente par les grandes agences de presse comme Reuters ou AP. À l’heure où le monde s’interroge sur le vivre-ensemble, Bardot apparaît comme une voix discordante, anachronique et blessante. Un éditorialiste espagnol écrivait récemment que Bardot avait réussi l’exploit de faire oublier son talent d’actrice (souvent sous-estimé par ailleurs) au profit de ses talents de polémiste. C’est peut-être là le constat le plus triste dressé par l’étranger : on ne parle plus de ses films. Le Mépris, Et Dieu… créa la femme, La Vérité sont éclipsés par les tweets et les communiqués de presse de sa fondation, où la protection animale sert souvent de cheval de Troie à des considérations identitaires.
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