L’atmosphère était électrique, presque irrespirable, sur le plateau de télévision où deux visions du monde se sont affrontées avec une virulence rarement observée. D’un côté, Dominique de Villepin, ancien Premier ministre, diplomate chevronné et figure tutélaire du “gaullisme social”, venu défendre une approche pragmatique et nuancée des conflits internationaux. De l’autre, Gilles-William Goldnadel, avocat médiatique et essayiste au verbe haut, connu pour ses prises de position tranchées et son soutien indéfectible à l’État d’Israël. Ce qui devait être un échange d’idées s’est rapidement mué en une passe d’armes d’une intensité dramatique, où les attaques personnelles ont pris le pas sur la courtoisie habituelle des débats politiques.

Dès les premières secondes, le ton est donné. Dominique de Villepin, visiblement agacé par la tournure que prend l’échange, tente de recadrer le débat en exigeant de pouvoir aller au bout de son raisonnement. Il refuse d’être interrompu alors même qu’il se sent défié. L’ancien Premier ministre insiste sur la nécessité de la franchise, une valeur qu’il érige en principe cardinal de son intervention. Il ne cherche pas l’aménité, ni la sympathie, mais la vérité du débat. Cependant, cette franchise revendiquée va se heurter de plein fouet à la colère froide et méthodique de son interlocuteur. Gilles-William Goldnadel, loin de se laisser impressionner par la stature de l’homme d’État, lance une offensive rhétorique majeure, affirmant avoir été profondément “blessé” et “affligé” par les récentes déclarations de Villepin sur France Info.
Le cœur du conflit réside dans l’analyse de l’attaque tragique subie par Israël. Goldnadel reproche amèrement à Villepin d’avoir déclaré qu’il n’était “pas surpris” par ces événements. Pour l’avocat, cette absence de surprise est une insulte à la mémoire des victimes et une preuve de cécité morale. Il accuse l’ancien chef du gouvernement de réciter des lieux communs sur la “prison à ciel ouvert” de Gaza pour justifier l’injustifiable. La tension monte d’un cran lorsque Goldnadel évoque l’atrocité des actes commis par le Hamas, mentionnant des détails insoutenables sur le sort des civils, des femmes et des bébés, pour souligner l’horreur absolue de la situation. Selon lui, prétendre ne pas être surpris revient à banaliser le mal absolu.
Face à cette charge émotionnelle, Dominique de Villepin tente de nuancer, un art qu’il qualifie de propre à notre civilisation, mais qui semble inaudible pour son contradicteur. Il précise qu’il a été surpris par l’ampleur et l’atrocité des actes, mais que le contexte géopolitique laissait présager une explosion de violence. Cette distinction subtile est balayée par Goldnadel, qui y voit une forme de “renvoi dos à dos” entre l’agresseur terroriste et l’agressé. L’avocat poursuit son réquisitoire en accusant Villepin de faire le jeu des extrêmes. Il souligne avec une ironie mordante que les positions de l’ancien Premier ministre ont été applaudies par les Insoumis et Manuel Bompard, qualifiant cet assentiment politique de “baiser qui tue”. Pour Goldnadel, demander un cessez-le-feu sans exiger la libération préalable des otages est une faute morale et stratégique impardonnable, une position qu’il juge ni pertinente intellectuellement, ni courageuse moralement.

Mais c’est lorsque le débat glisse sur le terrain de l’intégrité personnelle que la confrontation atteint son paroxysme. Gilles-William Goldnadel, avec une insistance calculée, aborde la question de “l’indépendance intellectuelle” de Dominique de Villepin. Il insinue, sans le dire explicitement au départ, que les prises de position de l’ancien diplomate pourraient être influencées par des liens supposés avec le Qatar. Il reproche aux médias de service public de ne pas rappeler ces liens potentiels lors des interviews, parlant de “complaisance”. C’est l’attaque de trop pour Dominique de Villepin.
La réaction de l’ancien Premier ministre est immédiate et foudroyante. Alors que Goldnadel l’invite à être “courageux” et à aller plus loin dans sa pensée, Villepin coupe court aux rumeurs avec une fermeté inébranlable. Il démonte point par point les insinuations qui circulent sur son compte depuis des années. “Je n’ai jamais été l’avocat du Qatar. Je n’ai jamais eu un seul contrat avec le Qatar. Je n’ai jamais fait une conférence rémunérée au Qatar”, martèle-t-il, le visage grave. Il dénonce une campagne de calomnie qui dure depuis quinze ans, expliquant qu’il a longtemps choisi le silence face aux attaques personnelles, estimant que rien ne permet de lutter contre la rumeur. Cependant, face à la gravité de l’heure et à l’audience de ce débat, il choisit de rétablir sa vérité, refusant que son analyse géopolitique soit discréditée par des soupçons infondés de corruption ou de conflit d’intérêts.
Au-delà de ces attaques ad hominem, le débat de fond sur la stratégie militaire israélienne révèle deux conceptions diamétralement opposées de l’efficacité et de la morale en temps de guerre. Dominique de Villepin plaide pour le réalisme. Il interroge la définition des objectifs de guerre d’Israël : s’agit-il de détruire les capacités militaires du Hamas ou d’éradiquer l’organisation sans aucune limitation ? Il met en garde contre l’illusion qu’une force militaire brute, s’exprimant par des bombardements massifs sur des zones civiles, puisse apporter une solution durable. Pour lui, ignorer la présence des populations civiles et l’imbrication du Hamas au sein de celles-ci est une erreur stratégique majeure qui risque d’isoler Israël sur la scène internationale et d’alimenter le cycle de la violence.

Gilles-William Goldnadel, quant à lui, défend la nécessité impérieuse pour Israël de se défendre et d’éliminer la menace existentielle que représente le Hamas. Il rejette les appels à la retenue de la communauté internationale, qu’il juge biaisée et inefficace. Il cite les centaines de condamnations de l’ONU contre Israël comparées au silence relatif concernant des régimes comme l’Iran ou le Qatar. Pour l’avocat, Israël ne doit écouter que son instinct de survie, car la “communauté internationale” n’a aucune légitimité morale à ses yeux pour dicter sa conduite à un État démocratique attaqué de manière aussi barbare. Il interroge Villepin sur l’alternative : comment faire la guerre à un ennemi qui se cache délibérément derrière des civils ?
La réponse de Villepin est technique et politique. Il soutient qu’il existe d’autres méthodes que le bombardement indiscriminé. Il évoque des raids au sol, des opérations ciblées, qui, bien que plus dangereuses pour les soldats israéliens, permettraient de faire preuve de discernement et d’éviter un carnage civil. Il rappelle que nous sommes en 2023 et que les méthodes de guerre doivent évoluer pour ne pas reproduire les erreurs du passé. Il refuse la logique du tout ou rien, arguant que la sécurité d’Israël ne pourra être garantie que par une solution politique et non par la seule force des armes. Il met en garde contre l’isolement diplomatique et la colère du monde arabe, soulignant que la plupart des pays de la région seraient d’accord pour la destruction du Hamas, mais pas au prix de l’écrasement de Gaza.
Ce duel télévisé, d’une densité rare, a mis en lumière la fracture profonde qui traverse l’opinion publique et la classe politique concernant le conflit au Proche-Orient. D’un côté, une vision qui privilégie la diplomatie, le droit international et la protection des civils, quitte à paraître en décalage avec l’émotion brute du moment. De l’autre, une vision qui privilégie la force, la défense inconditionnelle de l’allié agressé et le refus des compromis avec le terrorisme, quitte à s’affranchir des réprobations mondiales. Les deux hommes se sont quittés sans s’être convaincus, chacun campant fermement sur ses positions, laissant les téléspectateurs témoins d’un moment de vérité brutale où les masques sont tombés. La violence des mots échangés, la gravité des accusations et la profondeur des désaccords font de cette séquence un moment charnière, illustrant la difficulté extrême de mener un débat serein sur un sujet aussi brûlant. L’intervention de Dominique de Villepin, qu’on l’approuve ou qu’on la rejette, aura eu le mérite de poser les termes du débat avec une clarté aveuglante, obligeant chacun à interroger ses propres convictions face à l’horreur de la guerre.
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