L’année 2026 s’ouvre comme elle s’est terminée : dans le brouillard épais d’une crise politique qui ne dit pas son nom, mais qui paralyse chaque jour un peu plus les rouages de l’État. Loin de la trêve des confiseurs et de l’apaisement traditionnel des fêtes de fin d’année, la rentrée parlementaire s’annonce sous le signe de la tension maximale. Le dossier brûlant du projet de loi de finances, laissé en suspens avant Noël, revient sur le devant de la scène avec une acuité redoutable, posant une question existentielle pour l’exécutif : jusqu’à quand ce “temps immobile” peut-il durer sans provoquer l’effondrement ?

Un démarrage sous le signe de l’incertitude

“On démarre l’année dans la même incertitude qu’on l’a terminée”, résume froidement Thomas Bonnet. L’esprit de Noël n’a pas soufflé sur l’hémicycle, et les positions, loin de s’assouplir, se sont cristallisées dans un jeu de postures qui confine à l’absurde. Au cœur de ce maelström, un homme cristallise toutes les attentions et toutes les pressions : Sébastien Lecornu. Le ministre, propulsé en première ligne, fait face à un dilemme cornélien qui pourrait sceller son destin politique. Doit-il recourir au 49.3 pour faire passer ce budget contesté de toutes parts ?

La question n’est pas seulement technique, elle est éminemment politique. Dégainer l’article 49.3 de la Constitution n’est plus une simple formalité d’autorité, c’est un pari risqué. Car même si le texte passe en force, il faudra ensuite survivre à la motion de censure qui ne manquera pas d’être déposée. “Ça nécessite quand même des accords”, rappelle Thomas Bonnet. Il ne s’agit pas de passer en force et de tourner la page ; il faut s’assurer que les forces d’opposition, dans un élan de “responsabilité” ou de calcul politique, ne s’allient pas pour faire tomber le gouvernement. C’est là tout le paradoxe de la situation actuelle : un gouvernement qui gouverne sous la menace constante de sa propre chute.

Le retour de la surtaxe : gage à la gauche ou aveu de faiblesse ?

Dans cette partie d’échecs tridimensionnelle, chaque mouvement est scruté. Roland Lescure, ministre de l’Économie, a déjà annoncé la couleur : la surtaxe sur les entreprises, supprimée par le Sénat, fera son grand retour. Le message est clair, presque trop lisible. “On a bien compris que c’était pour donner des gages à la gauche”, analyse le journaliste. L’exécutif tente de naviguer à vue, lâchant du lest sur sa gauche pour éviter l’embrasement, tout en cherchant désespérément “une ou deux mesures” susceptibles de satisfaire une droite de plus en plus exigeante.

Cette stratégie du “en même temps”, poussée à son paroxysme, révèle en réalité une situation inextricable. Depuis des semaines, voire des mois, la vie politique française semble s’étouffer. On ne décide plus par conviction ou par vision, mais par contrainte. Coincé entre une gauche qui réclame des mesures fiscales fortes et une droite qui défend la compétitivité des entreprises, Sébastien Lecornu est réduit à un rôle d’équilibriste, dont l’unique objectif semble être de “ne pas tomber”. C’est une politique de survie, au jour le jour, qui éloigne la France des réformes structurelles dont elle pourrait avoir besoin.

LFI en embuscade : l’appel à la chute

Pendant ce temps, l’opposition ne désarme pas. Manuel Bompard, coordinateur national de La France Insoumise, a profité de la rentrée pour réitérer son appel à faire tomber le gouvernement. Sur les ondes de RTL, son discours était sans équivoque. Il rejette l’idée que le gouvernement puisse demander de la “souplesse” aux oppositions alors qu’il n’en montre aucune lui-même. Pour LFI, le bilan est clair : le budget précédent s’est traduit par “la pire croissance depuis 10 ans”, une hausse du chômage et une baisse du pouvoir d’achat.

L’objectif affiché n’est pas le chaos pour le chaos, assure Bompard, mais un changement de cap radical. “La France a besoin d’une autre politique que celle que les macronistes veulent continuer à lui imposer”, martèle-t-il. Cette rhétorique, bien rodée, trouve un écho particulier dans un contexte de morosité économique. Elle souligne l’impasse dans laquelle se trouve le dialogue politique : deux visions du monde s’affrontent sans possibilité apparente de compromis, transformant l’Assemblée nationale en un champ de bataille stérile.

Ivan Rioufol : le diagnostic d’une “fin de monde”

Face à ce blocage, l’éditorialiste Ivan Rioufol livre une analyse sombre mais lucide de l’année à venir. Pour lui, Sébastien Lecornu passera probablement “la Chandeleur”, tout comme Emmanuel Macron finira l’année à l’Élysée. Mais à quel prix ? Celui d’un “temps immobile”. L’obsession du président de la République, décrite comme “presque égotique et orgueilleuse”, serait de “tenir”. Tenir coûte que coûte, s’accrocher jusqu’au dernier souffle de son mandat, quitte à figer le pays dans une léthargie dangereuse.

Rioufol prédit une année de “petites compromissions parlementaires”, orchestrées par un Premier ministre habile, qui réussiront à maintenir une “sécurité apparente”. Mais cette stabilité de façade ne ferait que “masquer la tempête qui viendra”. Pour l’éditorialiste, nous vivons la fin d’un cycle, la “fin d’un monde”. Non seulement la fin d’un ordre international, mais surtout l’effondrement d’un système politique construit sur “le mépris des peuples et des nations” et une valorisation excessive de la mondialisation.

Le défi des droites face à une gauche structurée

C’est dans ce contexte de fin de règne que l’avenir politique se joue. Ivan Rioufol lance un appel pressant aux droites. Pendant cette période de calme relatif et “fabriqué”, il est urgent qu’elles travaillent leur doctrine. Le constat est sévère : pour l’instant, la droite “s’éparpille en chapelles” et se tire dans les pattes, incapable de proposer une vision cohérente pour le “nouveau monde” qui émerge, fait de retour au local et d’enracinement.

À l’inverse, il reconnaît à La France Insoumise une certaine avance intellectuelle. Malgré un projet qu’il juge “répulsif” – basé sur la “créolisation” et une immigration qu’il estime non intégrée – il admet que la gauche dispose d’une position structurée, pensée par ses laboratoires d’idées comme l’Institut La Boétie. Le défi pour la droite en 2026 sera donc de cesser les guerres intestines pour bâtir une alternative crédible, capable de répondre aux aspirations de peuples qui redécouvrent leur besoin d’identité et de protection.

En somme, 2026 ne sera pas l’année du grand bond en avant, mais peut-être celle de la grande clarification souterraine. Tandis que le gouvernement Lecornu luttera pour sa survie budgétaire au prix de contorsions politiques épuisantes, les forces qui prétendent à la succession devront affûter leurs armes idéologiques. La France est à la croisée des chemins, suspendue à un vote, à un 49.3, ou à l’usure d’un pouvoir qui a fait du “tenir” sa seule boussole.