En cette année 1965, le monde semble tourner autour d’une seule et unique orbite, celle d’une femme qui a redéfini à elle seule les canons de la beauté, de la sensualité et, surtout, de la liberté féminine. Brigitte Bardot n’est pas simplement une actrice, elle n’est pas seulement une vedette de la chanson ou une muse pour les plus grands photographes ; elle est un phénomène social, une onde de choc qui traverse une société encore corsetée par des traditions rigides et des attentes morales pesantes. C’est dans ce contexte de gloire paroxysmique, où chacun de ses gestes est scruté, analysé et souvent critiqué, qu’elle prononce une phrase qui résonne bien au-delà de son époque, une phrase qui pourrait servir d’épitaphe à son mythe vivant ou de préambule à toute sa biographie : « J’ai toujours vécu, dans la mesure du possible, comme j’avais envie de vivre ». Cette déclaration, d’une simplicité apparente, cache en réalité une profondeur abyssale et une force de caractère inouïe. Elle n’est pas une simple constatation, elle est un manifeste, une revendication, un cri du cœur lancé à la face d’un monde qui voudrait la posséder, la façonner et la contrôler.
Il faut prendre la mesure de ce que signifient ces mots dans la bouche d’une femme de trente ans au milieu des années soixante. À cette époque, le destin d’une femme est souvent tracé d’avance : être une épouse dévouée, une mère exemplaire, une figure discrète qui soutient le foyer. Bardot, elle, fait voler en éclats ce schéma préétabli. Lorsqu’elle affirme avoir vécu “comme elle en avait envie”, elle revendique le droit fondamental à l’autodétermination, le droit de suivre ses instincts, ses passions et ses amours, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. C’est une affirmation de souveraineté personnelle qui est révolutionnaire. Elle ne dit pas qu’elle a vécu comme on l’attendait d’elle, ni comme il était convenable de vivre. Elle place son “envie”, son désir propre, au centre de son existence. C’est un acte de rébellion pur, une manière de dire que sa propre boussole intérieure est la seule qu’elle accepte de suivre, peu importe si elle indique une direction opposée à celle de la marche du monde.
La nuance apportée par l’incise “dans la mesure du possible” est tout aussi fascinante. Elle révèle une lucidité touchante, presque douloureuse. Brigitte Bardot n’est pas dupe. Elle sait pertinemment que sa liberté a un prix et qu’elle possède des limites, imposées par sa célébrité dévorante. Vivre “comme on en a envie” est un combat de chaque instant quand on est la femme la plus photographiée de la planète. Cette petite phrase, “dans la mesure du possible”, est l’aveu des concessions qu’il a fallu faire, des murs qu’il a fallu contourner, des pièges qu’il a fallu éviter. Elle nous rappelle que même pour une icône mondiale, la liberté totale est une utopie, une ligne d’horizon vers laquelle on court sans jamais l’atteindre tout à fait. Pourtant, c’est dans cet espace restreint, dans cette marge de manœuvre que lui laissait la traque médiatique, qu’elle a su construire une vie qui lui ressemblait. Elle a arraché des lambeaux de liberté à la gueule du loup, transformant chaque moment d’intimité volé en une victoire sur le système.
Cette philosophie de vie, basée sur l’envie et l’instinct, explique bien des aspects de son parcours qui ont pu choquer ou dérouter. Ses amours passionnées et multiples, qu’elle n’a jamais cherché à cacher, ne sont pas de la provocation, mais l’expression directe de cette volonté de vivre selon son cœur. Si elle avait envie d’aimer, elle aimait, sans calcul, sans stratégie, sans se soucier des conventions bourgeoises. Si elle avait envie de partir, de tout quitter, elle le faisait. Cette authenticité radicale est ce qui la rendait à la fois scandaleuse pour les gardiens de la morale et fascinante pour la jeunesse qui voyait en elle le symbole d’un monde nouveau. Elle incarnait une vérité crue, sans filtre. Là où d’autres stars de l’époque jouaient un rôle même en dehors des plateaux, construisant une image lisse et acceptable, Bardot offrait au public ses joies brutes et ses peines sans fard. Elle ne trichait pas. Vivre comme elle en avait envie signifiait aussi accepter de se tromper, de souffrir, de tomber, mais de le faire en son nom propre, sans jamais être la marionnette de personne.

Au-delà de la sphère sentimentale, cette phrase éclaire d’une lumière prophétique ses choix de carrière et, plus tard, son engagement militant. En 1965, elle est au sommet, mais elle sent déjà que ce monde de paillettes ne la nourrit pas entièrement. Vivre comme elle en a envie, c’est aussi refuser d’être un objet. C’est refuser de sourire quand on est triste, c’est refuser de tourner un film si le cœur n’y est pas, c’est préférer la compagnie sincère des animaux à celle, souvent hypocrite, des humains. On sent déjà poindre, dans cette affirmation, les prémices de sa retraite anticipée du cinéma, qui surviendra quelques années plus tard. Ce ne sera pas une fuite, mais l’aboutissement logique de cette maxime : elle n’avait plus “envie” de jouer la comédie, alors elle a arrêté. Tout simplement. Une décision impensable pour l’industrie, mais d’une cohérence absolue pour elle. Elle a troqué les projecteurs contre la lumière naturelle, les robes de haute couture contre des tenues de combat pour la cause animale, simplement parce que c’était là que se trouvait désormais son envie profonde, sa vérité.
Cette citation nous invite également à réfléchir sur la notion de courage. Il faut un courage monumental pour vivre selon ses envies dans une société qui valorise la conformité. Brigitte Bardot a dû affronter des tempêtes de critiques, des haines féroces, des jugements implacables. On l’a traitée de tous les noms, on a brûlé ses effigies, on a condamné son mode de vie. Pourtant, elle n’a jamais plié. Elle n’a jamais présenté d’excuses pour être ce qu’elle était. “J’ai toujours vécu… comme j’avais envie”. Il n’y a pas de trace de regret dans ces mots. Il y a une fierté tranquille, une assurance inébranlable. C’est la déclaration d’une femme qui s’est approprié son destin, qui a refusé d’être une victime ou une spectatrice de sa propre vie. Elle a été le capitaine de son âme, naviguant à vue dans les eaux tumultueuses de la célébrité, avec pour seule boussole ses désirs et ses répulsions.
Il est intéressant de noter que cette phrase n’est pas une incitation à l’égoïsme, mais plutôt une invitation à l’honnêteté envers soi-même. Vivre comme on en a envie, ce n’est pas écraser les autres, c’est refuser de s’écraser soi-même. C’est respecter sa propre nature. Pour Bardot, cela passait par une connexion viscérale avec la nature, avec le soleil, la mer, les animaux. Son envie de vivre était une envie de vie, au sens biologique et spirituel du terme. Elle voulait ressentir les éléments, éprouver des émotions fortes, fuir la tiédeur et l’ennui. C’était une vitalité débordante qui ne pouvait se satisfaire des demi-mesures ou des faux-semblants. Elle a brûlé la chandelle par les deux bouts, non pas par autodestruction, mais par appétit vorace de l’existence. Elle voulait tout goûter, tout éprouver, tout vivre, ici et maintenant.

Aujourd’hui encore, cette phrase résonne avec une actualité brûlante. À une époque où les réseaux sociaux nous poussent à nous conformer à des images standardisées, où la pression sociale se fait sentir de manière insidieuse à travers les écrans, la leçon de liberté de Brigitte Bardot en 1965 est d’une puissance salvatrice. Elle nous rappelle que la seule réussite qui vaille est celle d’être en accord avec soi-même. Elle nous dit que le bonheur ne se trouve pas dans l’approbation des autres, mais dans la fidélité à ses propres envies. C’est un message d’émancipation intemporel. Bardot n’était pas féministe au sens politique ou théorique du terme, mais par sa vie même, par cette volonté farouche de vivre selon ses propres règles, elle a incarné un féminisme de l’acte, concret et radical. Elle a ouvert la voie à des générations de femmes en montrant qu’il était possible de dire “je veux” et “je ne veux pas”, et que le ciel ne nous tombait pas sur la tête pour autant.
En relisant ces mots, on perçoit aussi une forme de solitude assumée. Vivre comme on en a envie, c’est souvent accepter d’être incompris, c’est accepter de marcher seul. Brigitte Bardot a souvent évoqué sa solitude, non pas comme un fardeau, mais comme une compagne nécessaire, le prix à payer pour sa liberté. Dans la mesure du possible, elle a érigé des barrières pour protéger ce noyau dur de sa personnalité, ce jardin secret où ses envies pouvaient s’épanouir à l’abri des regards. C’est dans ces moments de retrait, loin du bruit et de la fureur, qu’elle se retrouvait vraiment. Sa vie a été une alternance constante entre l’exposition extrême et la retraite farouche, un équilibre précaire maintenu par cette volonté de fer de ne jamais se perdre elle-même en route.
Finalement, cette citation de 1965 est la clé de voûte de l’édifice Bardot. Elle explique tout : les scandales, les succès, les ruptures, les engagements. Elle est le fil rouge qui relie la starlette de “Et Dieu… créa la femme” à la militante de la Fondation. C’est l’histoire d’une femme qui a décidé, très tôt, que sa vie lui appartenait en propre et que personne, ni les producteurs, ni les maris, ni le public, ne pourrait lui dicter sa conduite. C’est une déclaration d’indépendance qui force le respect. Elle nous dit que la vie est courte, qu’elle est précieuse, et qu’il est tragique de la gaspiller à essayer de plaire à tout le monde. Brigitte Bardot, avec sa candeur et sa force, nous a montré qu’il existait une autre voie : celle de la fidélité à soi, celle du courage d’être soi, envers et contre tout. Et c’est peut-être cela, au fond, sa plus belle œuvre : avoir fait de sa vie un chef-d’œuvre de liberté.

En 1965, Brigitte Bardot ne faisait pas que parler, elle vivait sa parole. Chaque jour était une mise en pratique de cette philosophie. Que ce soit en marchant pieds nus dans les rues de Saint-Tropez, en refusant les protocoles rigides lors des réceptions officielles, ou en adoptant des animaux rejetés par tous, elle imprimait sa marque, celle d’une femme libre. Elle nous a appris que la liberté n’est pas un concept abstrait, mais une pratique quotidienne, une série de choix, petits et grands, qui définissent qui nous sommes. “J’ai toujours vécu, dans la mesure du possible, comme j’avais envie de vivre”. Une phrase simple pour une vie complexe, une boussole pour tous ceux qui cherchent leur chemin. Brigitte Bardot reste, grâce à cette intégrité absolue, une source d’inspiration inépuisable, la preuve vivante que l’on peut traverser les époques et les modes en restant simplement, et magnifiquement, soi-même.
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