Si Saint-Tropez reste à jamais la capitale solaire du royaume de Brigitte Bardot, il existe une autre terre, plus septentrionale, plus brumeuse, mais tout aussi luxueuse, qui a été le théâtre des heures les plus extravagantes de la star : Deauville. La station balnéaire normande, avec ses planches mythiques, ses parasols colorés et son architecture anglo-normande, a entretenu avec l’icône une relation passionnelle, faite de coups d’éclat, de glamour absolu et d’anecdotes qui, des décennies plus tard, semblent sorties d’un scénario de film trop beau pour être vrai. C’est une histoire où se mêlent l’adrénaline des tapis verts, la folie des grandeurs immobilières et le magnétisme de rencontres légendaires, notamment avec un certain Sean Connery. Pour comprendre ce chapitre rocambolesque de la vie de BB, il faut se replonger dans l’atmosphère feutrée et électrique des années 60, une époque où Deauville n’était pas seulement une ville, mais le terrain de jeu à ciel ouvert du tout-Paris et du cinéma mondial, et où Brigitte Bardot en était la reine incontestée, capable de faire et défaire la réputation d’un lieu d’un simple battement de cils.

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L’histoire d’amour entre Bardot et Deauville commence comme toutes les grandes passions : par un désir de conquête mutuelle. La ville, cherchant à rivaliser avec la Côte d’Azur, avait besoin de l’éclat de la star pour attirer les regards du monde entier. Bardot, de son côté, cherchait parfois à échapper à la chaleur étouffante du Sud pour trouver une élégance plus fraîche, plus aristocratique. Mais BB ne voyageait jamais léger, surtout pas en termes d’émotions et d’intensité. Ses séjours normands étaient rythmés par ses visites nocturnes au célèbre Casino de Deauville. On raconte que l’actrice, animée par ce tempérament de feu qui lui faisait vivre chaque instant comme si c’était le dernier, ressentait une fascination dangereuse pour le jeu. La roulette, le blackjack, le bruit des jetons s’entrechoquant, la tension palpable autour des tables… tout cela nourrissait son besoin constant d’adrénaline. Il ne s’agissait pas seulement d’argent, mais de défi. Défi au hasard, défi au destin.

Les rumeurs les plus folles ont couru sur ces nuits blanches. On parle de sommes vertigineuses, de montagnes de francs de l’époque posés sur une seule couleur, le tout sous le regard médusé des croupiers et des riches industriels qui n’en croyaient pas leurs yeux. Brigitte Bardot jouait comme elle vivait : sans filet. Et inévitablement, comme dans toute tragédie grecque ou roman de Dostoïevski, la chance ne pouvait pas toujours être au rendez-vous. C’est ici que l’histoire prend une tournure rocambolesque, digne d’une légende urbaine mais ancrée dans la réalité des privilèges de star. Il se murmure que les dettes de jeu de l’actrice auraient pu atteindre des sommets inquiétants, de ceux qui mettent en péril une fortune. Mais Brigitte Bardot n’était pas une joueuse lambda. Elle était un monument national, une attraction touristique vivante valant bien plus que quelques plaques de jetons. Sa seule présence au casino garantissait une affluence record et une publicité mondiale que l’argent ne pouvait acheter.

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C’est dans ce contexte de faste et de démesure qu’intervient l’épisode du “terrain offert”, une anecdote qui illustre à quel point la ville et ses promoteurs étaient prêts à tout pour ancrer la star sur leurs terres. Conscients que Bardot était une créature volage, capable de repartir pour la Madrague au moindre coup de vent, des figures influentes de la région auraient imaginé le stratagème ultime : lui offrir un pied-à-terre, ou plutôt, la terre elle-même. L’idée était simple mais audacieuse : si elle possède un bout de Deauville, elle reviendra. On évoque un terrain magnifique, une parcelle de rêve destinée à accueillir une maison qui serait son refuge normand. Ce geste, d’une générosité calculée, témoigne de la puissance économique qu’elle représentait. On n’offrait pas des terrains aux actrices ordinaires, on les offrait à BB. C’était une sorte de pacte féodal moderne : la terre contre l’image.

Cependant, l’histoire retient aussi que Bardot, fidèle à son esprit libre et insaisissable, ne s’est jamais laissée enfermer par ces cadeaux. Si elle a aimé Deauville, elle a toujours refusé d’en être la prisonnière. Le terrain, les projets immobiliers, les dettes effacées ou arrangées, tout cela glissait sur elle comme l’eau sur les plumes d’un canard sauvage. Ce qui l’intéressait, c’était l’instant, la promenade à cheval sur la plage au petit matin, loin des mondanités, ou la rencontre impromptue avec d’autres monstres sacrés de son époque. Et c’est précisément sur ces planches, ou plus exactement sur les greens du golf de Deauville, qu’a eu lieu l’une des rencontres les plus photogéniques du XXe siècle.

Nous sommes en 1968. Le monde est en ébullition, mais à Deauville, le temps semble suspendu. Brigitte Bardot est là pour le tournage de “Shalako”, un western atypique tourné en Espagne mais dont la promotion et les coulisses résonnent jusqu’en Normandie. Sa co-star n’est autre que Sean Connery. À ce moment précis, il est l’homme le plus désiré de la planète, l’incarnation vivante de James Bond, viril, charismatique, britannique jusqu’au bout des ongles. Elle est la femme la plus fantasmée, la Marianne de la France, sauvage et indomptable. Leur réunion à Deauville est un choc thermique. Les photographes qui ont la chance de capturer ces instants immortalisent une alchimie rare. On les voit ensemble, souvent hilares, dégageant une puissance visuelle inouïe.

L’image de Bardot et Connery à Deauville est fascinante par le contraste qu’elle propose. Lui, souvent en tenue de golf ou décontracté mais impeccable, représente une forme de flegme et de contrôle. Elle, cheveux au vent, souvent pieds nus ou bottée, incarne la liberté et le chaos sensuel. Leur complicité devant les objectifs, notamment lors d’une partie de golf devenue légendaire, cache pourtant une relation professionnelle parfois complexe sur les plateaux, mais à Deauville, seule la magie opère. Ces photos ont fait le tour du monde, renforçant le mythe de la station balnéaire comme le carrefour incontournable des légendes. Pour le public, voir 007 et BB partager un fou rire en Normandie était la preuve que Deauville était le centre du monde, l’endroit où tout pouvait arriver.

Mais au-delà des paillettes, des dettes épongées et des rencontres au sommet, le rapport de Bardot à Deauville révèle une facette plus mélancolique de sa personnalité. La Normandie, avec son ciel changeant, ses pluies fines et ses lumières grises et argentées, correspondait peut-être davantage à ses états d’âme profonds que le soleil implacable de la Méditerranée. Derrière la joueuse flamboyante du casino se cachait une femme qui cherchait, peut-être, à s’étourdir pour oublier la pression constante de sa propre célébrité. Le jeu était une fuite, une manière de se sentir vivante autrement que par le regard des autres, de ressentir le frisson du risque réel, celui de la perte, dans une vie où tout lui était donné.\

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L’épisode du terrain offert prend alors une autre dimension. Il ne s’agit plus seulement d’une transaction commerciale déguisée, mais du symbole de l’impossibilité pour elle d’avoir une vie normale. On ne lui vendait pas un terrain, on le lui donnait, ce qui, paradoxalement, lui enlevait la liberté de l’acheter comme n’importe qui. Chaque geste à son égard était démesuré, faussant les rapports humains. Même à Deauville, elle ne pouvait pas être simplement une résidente ; elle était un trophée. C’est sans doute pour cela que ses séjours, bien que marquants, n’ont jamais abouti à une installation définitive. Son cœur appartenait au Sud, là où la nature était plus rude, plus proche de son caractère sauvage, tandis que Deauville restait une parenthèse enchantée mais artificielle, un décor de théâtre trop parfait pour sa soif d’authenticité.

Pourtant, l’empreinte de Brigitte Bardot sur Deauville est indélébile. Elle a contribué à façonner l’image glamour de la ville autant que le festival du cinéma américain qui y sera créé plus tard. Les anciens se souviennent encore de l’effervescence qui s’emparait des rues lorsqu’on annonçait son arrivée. Les croupiers du casino gardent peut-être, dans la mythologie de leur établissement, le souvenir de ses mains posant les mises, de ses rires ou de ses agacements. L’histoire des dettes et du terrain est devenue une fable locale, qu’on se raconte pour illustrer la folie d’une époque révolue où les stars étaient des divinités intouchables.

Aujourd’hui, quand on se promène sur les planches, il est difficile de ne pas imaginer sa silhouette, peut-être croisant celle de Sean Connery, fantômes magnifiques d’un âge d’or. Cette saga rocambolesque nous rappelle que la vie de Brigitte Bardot a été un roman feuilleton permanent, où chaque lieu traversé devenait le décor d’une aventure hors normes. Deauville n’a pas fait exception. Entre les pertes vertigineuses qui n’avaient aucune importance réelle, les cadeaux immobiliers qu’elle dédaignait peut-être par esprit d’indépendance, et les rencontres avec les plus grands sex-symbols masculins de son temps, elle a écrit là-bas quelques pages d’une intensité rare.

Ce qui reste de tout cela, c’est une atmosphère. C’est l’idée que Deauville a été, le temps de quelques étés et de quelques hivers, le refuge tumultueux d’une femme qui ne savait pas vivre à moitié. C’est l’histoire d’une ville qui a tout tenté pour séduire l’insaisissable, usant de ses charmes, de son argent et de ses relations, pour finalement comprendre que l’on ne possède pas le vent. Brigitte Bardot est passée, elle a joué, elle a ri, elle a fasciné, et elle est repartie, laissant derrière elle des anecdotes qui sont devenues de l’Histoire. Le terrain offert est peut-être resté vide ou a été revendu, les dettes sont oubliées, mais la légende, elle, est toujours là, gravée dans le sable humide de la plage à marée basse. C’est le souvenir d’une époque où le cinéma, la vie et le jeu ne faisaient qu’un, et où Brigitte Bardot était la maîtresse de cérémonie de ce grand balétourdisant.

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Finalement, cette histoire normande est essentielle pour comprendre la complexité de Bardot. Elle n’était pas qu’une fille du soleil. Elle était aussi une femme des brumes, capable de naviguer dans le luxe feutré des casinos avec la même aisance que dans les garrigues varoises. Elle était une reine à qui l’on offrait des royaumes qu’elle refusait souvent, préférant la liberté de ses propres choix. Et l’image d’elle et Sean Connery, deux icônes au sommet de leur gloire, marchant sur l’herbe verte de Deauville, reste comme le symbole parfait de cette parenthèse enchantée : belle, fugace, et éternellement fascinante.