Il est des images qui marquent la rétine non pas par leur beauté, mais par la violence symbolique inouïe qu’elles charrient. En 2024, dans une démocratie apaisée, on imagine mal voir un élu de la nation, un représentant du peuple arborant l’écharpe tricolore au moins dans l’esprit de sa fonction, s’adonner à un rituel que l’on croyait enfoui dans les cendres de l’Histoire : brûler un livre. C’est pourtant le spectacle affligeant qu’a offert Thomas Portes, député de La France Insoumise, en s’attaquant par le feu à l’ouvrage de Jordan Bardella, président du Rassemblement National. Si l’acte se voulait sans doute un coup d’éclat militant, une démonstration de force antifasciste, il a provoqué une onde de choc bien au-delà des rangs de l’extrême droite. Pour les observateurs avisés de la vie politique française, et notamment pour l’essayiste et journaliste Joseph Macé-Scaron, ce geste ne relève pas de la bravoure politique, mais d’une logique de cour, d’une soumission intellectuelle et stratégique désolante. Selon lui, derrière la flamme du briquet se cache une ambition bien plus terre-à-terre : “Il veut juste plaire à son gourou Mélenchon”. Cette analyse, cinglante et chirurgicale, mérite que l’on s’y attarde, car elle révèle les maux profonds qui rongent une partie de la gauche radicale et, par extension, le débat public français.

Livre brûlé par un député LFI : "Il veut juste plaire à son gourou Mélenchon"  (Joseph Macé-Scaron) - YouTube

Pour comprendre la portée de la critique formulée par Joseph Macé-Scaron, il faut d’abord revenir sur la charge symbolique de l’acte lui-même. Brûler un livre n’est jamais un acte anodin. Dans l’inconscient collectif européen, l’autodafé est irrémédiablement lié aux heures les plus sombres du totalitarisme, et plus spécifiquement aux buchers nazis de 1933. Le poète Heinrich Heine l’avait prophétisé avec une justesse effrayante : “Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes”. Le livre, quel que soit son contenu, quel que soit son auteur, est un objet sacré dans une République des Lettres comme la France. Il est le véhicule de la pensée, le support du débat, l’outil de la contradiction. On combat un livre par un autre livre, on combat des idées par des arguments, on déconstruit un discours par la rhétorique et la raison. En choisissant le feu, Thomas Portes a choisi la négation de l’intelligence. Il a remplacé la dialectique par la destruction. Joseph Macé-Scaron, en fin lettré et en observateur des mœurs politiques, ne pouvait que pointer du doigt cette régression terrible. Pour lui, ce n’est pas un acte de résistance, c’est un acte de barbarie culturelle. C’est l’aveu d’une impuissance à convaincre, l’aveu que la violence symbolique est devenue le seul langage audible pour une certaine frange de l’opposition.

Mais l’analyse de Macé-Scaron va bien plus loin que la simple indignation morale. Elle plonge au cœur de la mécanique interne de La France Insoumise. Lorsqu’il affirme que le député veut “juste plaire à son gourou”, il met en lumière le fonctionnement vertical, presque sectaire, du mouvement fondé par Jean-Luc Mélenchon. LFI n’est pas un parti traditionnel avec des courants, des débats internes apaisés et une démocratie participative fluide ; c’est une machine de guerre construite autour de la figure tutélaire du “Lider Maximo”. Dans ce système, pour exister, pour monter en grade, pour obtenir une investiture ou simplement pour avoir le droit de cité médiatique, il faut donner des gages. Et quels sont ces gages aujourd’hui ? La radicalité. Pas la radicalité des idées, qui peut être noble, mais la radicalité de la forme, du buzz, du clash. Mélenchon a théorisé la stratégie du “bruit et de la fureur”, la conflictualisation permanente de l’espace public. Ses lieutenants, ou ceux qui aspirent à le devenir, sont donc en compétition permanente pour savoir qui sera le plus outrancier, qui ira le plus loin dans la provocation, qui franchira la ligne rouge avec le plus d’aplomb.

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Thomas Portes, en brûlant ce livre (ou sa représentation), ne s’adresse pas tant aux électeurs du Rassemblement National qu’il ne convaincra jamais, ni même aux électeurs de gauche modérée qu’il effraie. Il s’adresse à un seul homme : Jean-Luc Mélenchon. C’est une offrande, un signe d’allégeance. Il dit à son chef : “Regarde, je suis prêt à tout, je suis le plus pur des durs, je n’ai pas peur de la polémique, je suis ton soldat le plus fidèle”. Joseph Macé-Scaron décrypte cette psychologie de “l’enfant qui veut épater le père”. C’est une attitude de courtisan qui se drape dans les oripeaux de la révolution. Il y a quelque chose de pathétique, souligne l’essayiste, à voir un élu de la République réduire son action politique à une performance destinée à satisfaire l’ego ou la stratégie d’un chef. Le terme de “gourou” n’est pas choisi au hasard. Il renvoie à une emprise psychologique, à une absence d’esprit critique, à une dévotion qui abolit le jugement personnel. Quand on veut plaire au gourou, on ne réfléchit plus aux conséquences de ses actes pour la collectivité, on ne pense qu’à la validation du maître.

Cette course à l’échalote de la radicalité pose un problème majeur pour la gauche française. En validant, même tacitement, ce genre de comportement, Jean-Luc Mélenchon enferme son camp dans une impasse. Joseph Macé-Scaron note avec justesse que ce geste est politiquement contre-productif au possible. Brûler le livre de Jordan Bardella, c’est offrir à ce dernier une victoire sur un plateau d’argent. C’est lui permettre de se poser en victime, en martyr de la liberté d’expression, en homme raisonnable face à des “hordes sauvages”. Le Rassemblement National, qui cherche par tous les moyens à se dédiaboliser et à apparaître comme un parti de gouvernement respectable, n’en demandait pas tant. Grâce à Thomas Portes, Bardella peut dire : “Voyez qui sont les vrais fascistes, voyez qui sont ceux qui brûlent la culture”. L’acte du député LFI valide le récit du RN. C’est une erreur stratégique majeure, une faute politique que Macé-Scaron qualifie de “bêtise crasse”. Mais dans la logique interne de LFI, cette bêtise est récompensée si elle génère du bruit, si elle sature l’espace médiatique, si elle permet de “bordéliser” le débat. C’est le triomphe de la tactique du chaos sur l’intelligence politique.

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L’essayiste s’interroge également sur la vision de la démocratie que porte ce geste. Si demain, des militants d’extrême droite se mettaient à brûler des livres de Jean-Luc Mélenchon, de Marx ou de figures du féminisme, le camp de Thomas Portes hurlerait, à juste titre, au retour des heures sombres. Il y a une hypocrisie fondamentale à s’autoriser des méthodes que l’on dénoncerait avec vigueur chez l’adversaire. Macé-Scaron rappelle que la démocratie exige une forme d’élégance, ou du moins de retenue. On ne peut pas prétendre défendre la République en utilisant les méthodes des régimes totalitaires. En agissant ainsi, le député LFI brouille les pistes, efface les frontières morales et contribue à l’ensauvagement du débat public. Il donne raison à ceux qui renvoient dos à dos les extrêmes, nourrissant la théorie du fer à cheval où l’extrême gauche et l’extrême droite finissent par se toucher dans leurs méthodes et leur intolérance. Pour un intellectuel comme Macé-Scaron, voir un livre brûlé est une blessure charnelle. C’est la négation de tout ce que la gauche humaniste a construit depuis des siècles : l’émancipation par le savoir, le respect de la culture, la foi dans le débat d’idées.

Il est intéressant de noter le silence ou l’embarras d’une partie de la gauche face à cet événement. Si les soutiens de Mélenchon ont applaudi ou minimisé l’acte, parlant de “symbolique”, beaucoup, au sein du Nouveau Front Populaire, ont grincé des dents. Ils savent, comme le souligne Macé-Scaron, que ce genre d’image est dévastateur pour l’opinion publique. La majorité des Français, attachés à des valeurs de respect et de dialogue, regardent ce spectacle avec effarement. Ils ne voient pas un héros antifasciste, ils voient un incendiaire irresponsable. “Il veut plaire à son gourou”, répète Macé-Scaron, insistant sur le fait que cette déconnexion avec le peuple réel est le fruit d’un enfermement sectaire. Les Insoumis parlent aux Insoumis, dans une boucle de pureté militante qui s’auto-alimente, perdant de vue la réalité du pays. Le “gourou” Mélenchon, en validant cette stratégie, s’assure de la fidélité de son noyau dur, mais il coupe les ponts avec la France qui lit, qui doute, qui réfléchit, et qui ne veut pas voir des livres brûler sur la place publique.

Macé-Scaron pointe aussi du doigt la responsabilité individuelle du député. Être élu, c’est avoir une responsabilité pédagogique. C’est montrer l’exemple. Thomas Portes n’est pas un simple activiste qui colle des affiches la nuit ; il porte l’écharpe tricolore, il siège à l’Assemblée nationale, le cœur battant de la démocratie française. En se comportant comme un agitateur pyromane, il abaisse la fonction parlementaire. Il transforme la politique en un spectacle de rue vulgaire. L’essayiste y voit le symptôme d’une génération politique qui a perdu le sens de l’Histoire et le sens de la gravité. Tout est prétexte à faire une “story” sur les réseaux sociaux, à créer une image virale, quitte à piétiner des symboles sacrés. La quête du “like” et de l’approbation du chef remplace la conscience politique. C’est une infantilisation de la fonction d’élu.

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Finalement, ce que Joseph Macé-Scaron met en lumière, c’est la tragédie d’une gauche radicale qui, à force de vouloir incarner la “vraie” opposition, finit par en devenir la caricature. En voulant plaire à Jean-Luc Mélenchon, Thomas Portes a peut-être gagné un bon point lors de la prochaine réunion de groupe, il a peut-être décroché un sourire satisfait de son mentor, mais il a perdu une part de sa crédibilité et a entaché l’image de son camp. L’analyse de Macé-Scaron résonne comme un avertissement : attention à ne pas devenir ce que l’on combat. Attention à ne pas laisser le fanatisme aveugler la raison. Car quand la politique se réduit à des actes de foi envers un “gourou” et à des autodafés symboliques, c’est la porte ouverte à toutes les dérives. Le livre de Bardella s’en est peut-être bien tiré, avec des ventes probablement dopées par cette publicité inespérée, mais la culture politique française, elle, en sort un peu plus calcinée.

Il reste à espérer que cette polémique serve d’électrochoc. Que les mots durs mais justes de Joseph Macé-Scaron fassent réfléchir ceux qui, à gauche, restent attachés à l’idéal républicain. Le combat contre l’extrême droite est nécessaire, vital même, mais il ne se gagnera pas avec des briquets et des anathèmes. Il se gagnera avec des livres ouverts, lus, critiqués, décortiqués, et non brûlés. Il se gagnera par l’intelligence collective et non par la soumission à un chef charismatique qui joue avec le feu. En attendant, l’image de ce livre en flammes restera comme le symbole triste d’une époque où l’hystérie l’emporte sur la réflexion, et où plaire au “gourou” compte plus que de respecter les fondements de notre civilisation. C’est une leçon amère, mais nécessaire, que nous livre ici l’actualité, décryptée par un observateur qui refuse de voir la politique française se transformer en un grand bûcher des vanités.