C’est une séquence de télévision qui restera gravée dans les mémoires, un moment de vérité brute qui a balayé les éléments de langage habituels et laissé les journalistes de BFM TV visiblement déstabilisés. Arnaud Montebourg, l’ancien ministre du Redressement productif, n’était pas venu pour faire de la figuration ou pour réciter une partition politique convenue. Il est venu avec la rage froide de celui qui voit son pays sombrer et qui refuse de se taire. Ce qui devait être un débat technique sur l’âge de départ à la retraite s’est transformé en un réquisitoire implacable contre l’effondrement économique de la France et l’injustice sociale qui en découle.

Dès l’entame, Montebourg a posé les termes d’un débat qu’il juge biaisé. “Travailler plus pour tous ceux qui ne travaillent pas, qui sont chômeurs, qui ne travaillent pas assez… mais demander à ceux qui travaillent déjà de travailler plus, c’est injuste.” La phrase claque comme un coup de fouet. Elle résume à elle seule le sentiment de millions de Français épuisés, qui ont l’impression d’être les variables d’ajustement permanentes d’un système à bout de souffle. L’ancien ministre a illustré son propos avec une anecdote poignante, celle d’un chauffeur de taxi de 70 ans, aux cheveux gris, contraint de continuer à rouler parce que sa retraite est misérable et “parce que les autres ne travaillent pas”. Cette image, terrible, d’une vieillesse sacrifiée sur l’autel de l’impuissance économique, a jeté un froid sur le plateau.
Pour Arnaud Montebourg, la réforme des retraites telle qu’elle est présentée par le gouvernement n’est pas seulement injuste, elle est hors sujet. Le véritable problème, martèle-t-il, n’est pas que les Français partent trop tôt, mais qu’il n’y a pas assez de Français au travail. Et pourquoi ? Non par paresse, mais parce que le pays a été vidé de sa substance productive. “La France est en déclassement”, affirme-t-il, citant une note du Haut-commissariat au Plan préfacée par François Bayrou lui-même. Les mots sont lourds, terribles : “Déséquilibre qui s’apparente à la situation de pays en voie de développement”. Il rappelle une réalité que Paris semble ignorer : en dehors de l’Île-de-France, la totalité des régions françaises sont désormais en dessous de la moyenne de richesse de l’Union européenne. La France s’appauvrit, elle tombe, et personne ne semble vouloir regarder cette vérité en face.

L’ancien chantre de la démondialisation a ensuite déroulé une démonstration économique implacable. Il pointe du doigt la dépendance absolue de la France envers l’étranger. “Sur 9300 produits consommés usuellement par les Français, 6450 sont en déficit”. Même notre alimentation, socle de notre culture et de notre indépendance, est touchée. “La ratatouille !”, lance-t-il, un exemple qui pourrait prêter à sourire si la réalité n’était pas aussi dramatique. Tomates, oignons, courgettes… nous importons massivement ce que nous devrions produire. Avec un déficit de 650 millions d’euros sur ces seuls produits, la France ne nourrit plus ses enfants, elle achète sa nourriture à crédit. “Nous sommes dépendants de l’extérieur sur quasiment tous les sujets”, conclut-il avec gravité.
Face à ce constat de faillite, la réforme des retraites apparaît pour Montebourg comme une diversion, voire une provocation inutile qui risque de “mettre le bazar dans le pays”. Il salue d’ailleurs l’unité syndicale, “rarissime”, qu’il juge “extrêmement rassurante” face à un gouvernement qui n’a pas réussi à diviser pour mieux régner. Pour lui, le front uni des syndicats est la preuve qu’il n’y a aucun argument valable pour justifier cette brutalité sociale. Il met en garde contre l’embrasement, rappelant que le pays est déjà sous tension extrême, rongé par l’inflation et la crise énergétique.
L’ancien ministre se fait alors le porte-parole des entrepreneurs, des boulangers, des patrons de TPE qu’il côtoie. Il décrit une économie à l’arrêt, étouffée par des factures d’électricité délirantes. Il cite le patron de Michelin, qui menace de délocaliser si les coûts de l’énergie ne reviennent pas à la normale. “On produit à perte ! Et quand on produit à perte, on arrête et on licencie”. C’est un cri d’alarme pour l’industrie française qui s’effondre “lentement, en silence”. Montebourg dénonce la politique des chèques, ces pansements dérisoires sur une hémorragie massive. Ce que veulent les entreprises, ce n’est pas l’aumône de l’État, mais un prix de l’électricité juste, basé sur nos coûts de production nucléaire, comme ont su le faire les Espagnols.
Sa solution est radicale mais pleine de bon sens : la réindustrialisation. “Si vous créez 1 million d’emplois supplémentaires, vous n’avez pas besoin de réforme des retraites”. Le calcul est simple : plus de travailleurs, c’est plus de cotisations, plus de richesse, plus de souveraineté. Il appelle à relocaliser 50 milliards de chiffre d’affaires sur le sol français. C’est un “travail de dingue”, admet-il, un travail “colossal”, mais c’est le seul chemin viable. Plutôt que de diviser les Français en leur demandant de travailler jusqu’à l’épuisement, il faut mobiliser la nation toute entière autour de la reconstruction de son économie. “Le sujet, c’est l’augmentation du nombre de gens au travail”.
Arnaud Montebourg a offert lors de cette intervention une vision politique qui dépasse les clivages partisans. Il a remis l’économie réelle, celle des usines et des champs, au centre du jeu, loin des tableaux Excel froids des technocrates de Bercy. Il a rappelé qu’une nation qui ne produit plus est une nation qui meurt, et qu’aucune réforme paramétrique ne pourra sauver un système si le cœur productif du pays a cessé de battre. Son intervention a résonné comme un avertissement solennel : si nous continuons sur cette voie, le Rassemblement national au pouvoir est “inéluctable”. Non par adhésion idéologique, mais par désespoir face à un déclassement que personne d’autre ne semble vouloir arrêter. Montebourg a cassé l’ambiance, peut-être, mais il a surtout tenté de réveiller les consciences avant qu’il ne soit trop tard.
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