Zinedine Zidane, pris au piège de l’identité : sa réponse foudroyante sur l’Islam qui a transformé la division en ovation au Palais des Nations.

Le Palais des Nations à Alger, avec ses plafonds vertigineux, ses lustres en cristal projetant une lumière dorée et ses rangées de fauteuils rouges, accueillait un sommet culturel franco-algérien. La scène était majestueuse, mais l’atmosphère était lourde, chargée de la complexité et des tensions non résolues qui persistent entre les deux rives de la Méditerranée. Tandis que diplomates, intellectuels et journalistes attendaient le point de bascule, un homme attirait tous les regards, par sa seule présence silencieuse : Zinedine Zidane. Costume sobre, calme presque impassible, il incarnait le pont vivant, le fils d’immigrés kabyles de Marseille devenu une légende mondiale, portant en lui l’héritage entier de cette double appartenance. Les discours se succédaient, évoquant la réconciliation et la fraternité, des mots polis qui ne parvenaient pas à masquer l’attente d’une étincelle, d’un moment de vérité qui briserait le protocole.

L’étincelle vint du plus haut niveau. Le président Abdelmadjid Tebboune, s’approchant du pupitre, prit un ton chaleureux pour saluer l’icône, préludant à la question qui allait suspendre le temps. Avec une simplicité déroutante qui en accentuait la portée dévastatrice, il lança : « Zinedine, tu as grandi entre deux cultures, tu as conquis le monde. Mais dis-moi : que représente l’Islam pour toi aujourd’hui ? » Le silence qui s’ensuivit fut instantané, brutal, comme un rideau de plomb. C’était une question-piège, conçue pour forcer Zidane à se positionner publiquement. Le danger était immense : une réponse trop ferme risquait d’instrumentaliser sa foi au service d’une politique identitaire ; une réponse trop évasive aurait pu décevoir des millions de jeunes musulmans qui voient en lui un symbole de fierté et de résilience. Pris entre les attentes contradictoires de l’Algérie et de la France, entre la fierté nationale et les débats sur la laïcité, Zidane resta assis, immobile. On ne voyait que la légère contraction de ses mâchoires, le temps d’une inspiration profonde, le temps de prendre une décision qui dépassait largement le cadre de ce sommet. Il ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit, l’homme semblant s’ancrer dans une détermination tranquille.

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Refusant le rôle de pion, Zidane se leva lentement et, dans un geste d’une souveraineté absolue, il écarta le micro qu’on lui tendait. Sa voix calme, naturellement portée, résonna dans le silence absolu. Il choisit d’abord de dépolitiser l’enjeu : « Monsieur le président, je vous remercie pour cette question, vraiment, parce qu’elle est importante. Mais l’Islam pour moi, ce n’est pas une déclaration qu’on fait pour plaire ou pour prouver quelque chose. Ce n’est pas un drapeau qu’on brandit devant les caméras. C’est quelque chose qu’on vit en silence, dans le cœur, tous les jours. » Cette affirmation fut un coup de maître. En déplaçant sa foi du domaine public vers l’intimité et l’éthique, il la rendait inaccessible à la récupération, mais il frustrait ceux qui attendaient une affirmation communautaire bruyante.

L’échange ne pouvait s’arrêter là. Du troisième rang, un intellectuel algérien, figure du nationalisme, se leva pour l’interpeller, insistant sur sa responsabilité de modèle : « Ne crois-tu pas que ton silence, aussi digne soit-il, peut être interprété comme une forme d’effacement ? » Zidane le fixa droit dans les yeux, sans agressivité, mais avec cette intensité qui lui est propre, et réaffirma son choix éthique : « Ma responsabilité, justement, ce n’est pas de réduire l’Islam à un drapeau qu’on brandit. Ma responsabilité, c’est de le vivre avec dignité, avec respect, et de montrer par mes actes ce qu’il m’a appris. L’Islam m’a appris le respect, le respect de ceux qui pensent différemment, de ceux qui ne croient pas, et de ceux qui me critiquent. Et ça, ce respect, je ne vais pas le trahir pour plaire à qui que ce soit. »

La logique de division était ainsi défaite, mais un conseiller présidentiel, plus jeune et plus agressif, relança l’attaque, non plus sur la foi, mais sur la loyauté : « Tu as choisi de représenter la France, tu as porté leur maillot… mais quand tes frères et tes sœurs musulmans crient à l’injustice, où es-tu ? » La tension atteignit son paroxysme. L’accusation de trahison obligeait Zidane à répondre à la question qui hante toute la diaspora : la question de la fidélité. Après un silence qui laissa l’inconfort s’installer, Zidane reprit le contrôle. « Vous me demandez où j’étais, vous me demandez où je suis. J’étais là où j’ai toujours été : à vivre ma vie selon mes valeurs. Et ces valeurs, c’est l’Islam qui me les a données. Est-ce que l’Islam nous demande de diviser le monde en camps, ou est-ce qu’il nous demande d’être juste, humble, et de construire des ponts plutôt que des murs ? »

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C’est alors qu’il passa du débat idéologique à l’émotion pure, au témoignage qui allait bouleverser l’auditoire. Il parla en fils d’immigré, et non plus en icône : « Vous me parlez des musulmans de France qui souffrent, et vous avez raison. Je le vis parce que j’ai grandi avec cette souffrance. J’ai vu mes parents baisser les yeux devant des gens qui les traitaient comme des moins que rien. J’ai vu mon père rentrer du travail épuisé, humilié, et ne rien dire. Et moi, gamin, je voyais tout ça, et je me disais qu’un jour, je changerais les choses. Pas en criant, pas en me battant, mais en montrant qu’un fils d’immigré pouvait réussir, qu’un musulman pouvait être respecté, qu’un gamin de la cité pouvait porter son pays au sommet du monde. »

Ce témoignage sincère fit basculer l’assemblée. Il expliqua que représenter la France était un acte de fierté, non un reniement de l’Algérie, car ses deux identités « coexistent, elles se complètent, elles s’enrichissent mutuellement ». Il écrasa le piège de la victimisation : « Ce n’est pas de réclamer du respect, c’est de l’imposer par sa dignité. La vraie force, c’est de garder sa dignité intacte, de ne jamais se laisser définir par le regard des autres… parce que quand tu acceptes d’être une victime, tu donnes du pouvoir à ceux qui t’oppriment. » Il conclut en définissant le vrai sens du jihad : non pas la guerre contre les autres, mais la guerre contre soi-même, contre « l’orgueil, la colère, l’arrogance, la haine ».

Le silence final fut celui de la sidération, de la reconnaissance. Puis, une femme se leva, applaudissant lentement, avec force, et bientôt, la moitié de la salle fit de même. Les applaudissements montèrent, non pas protocolaires, mais venant du cœur, un immense merci pour cette leçon d’humanité et de courage. Le conseiller présidentiel qui l’avait attaqué resta assis, désarmé, sa provocation s’étant retournée contre lui. Le président Tebboune, visiblement ému, se leva et s’approcha de Zidane pour lui serrer la main longuement, puis le prit dans ses bras, une accolade fraternelle qui transcendait la politique. L’intellectuel lui-même vint s’excuser : « J’ai voulu t’enfermer dans une case, mais tu viens de me rappeler que les plus grands hommes sont ceux qui refusent les cases ».

Ce moment à Alger fut plus qu’une réponse ; ce fut un manifeste pour l’identité du 21e siècle. Zidane, le sage de la Castellane, a dépolitisé sa foi pour la ré-humaniser, affirmant que l’Islam est une boussole intérieure qui enseigne l’humilité et le respect universel. Il a démoli l’injonction à l’antagonisme, prouvant que les identités multiples sont une richesse cumulative. En refusant d’être une victime, il a offert à sa génération le chemin de la dignité par l’excellence. Il a quitté le Palais des Nations non pas en star, mais en homme d’une « certitude tranquille », ayant éclairé l’auditoire en montrant qu’on peut être fier sans être arrogant, croyant sans être intolérant, et enraciné sans être fermé. Son héritage, désormais, n’est pas seulement dans le football, mais dans cette sagesse vécue, une ode à l’unité par le respect.