Il est des voix qui marquent l’histoire, des présences qui saturent l’espace, des artistes qui, par la seule force de leur interprétation, transforment une salle de spectacle en un lieu de communion quasi religieuse. Serge Lama est de ceux-là. Depuis plus de cinq décennies, il incarne la chanson française dans ce qu’elle a de plus viscéral, de plus théâtral, de plus puissant. “Je suis malade”, “Les ballons rouges”, “D’aventures en aventures”… Autant de titres qui ne se chantent pas, mais qui se vivent, qui se hurlent, qui s’arrachent des entrailles. Pourtant, derrière le mythe du grand fauve blessé, derrière l’artiste flamboyant capable de tenir l’Olympia dans le creux de sa main, se cache une réalité bien plus complexe, bien plus fragile, longtemps tenue secrète. Aujourd’hui, après quatre longues années de silence, une voix s’élève enfin pour lever le voile sur cette part d’ombre. C’est celle de son épouse, Luana Santonino. Et ce qu’elle révèle va bien au-delà de la simple anecdote ; c’est le récit bouleversant d’un homme qui a passé sa vie à tenter d’effacer sa propre joie pour rester fidèle à sa douleur.

Pour comprendre la portée de ces révélations, il faut remonter à la genèse du personnage. Serge Lama n’a jamais été un chanteur de variété lisse, sage et prévisible. Dès ses débuts, à la fin des années 60, il impose une intensité rare. Sur scène, il ne triche pas. Il expose ses fêlures, il magnifie ses colères, il transforme ses drames personnels en catharsis collective. Mais cette exigence artistique a un coût exorbitant : elle finit par dévorer l’homme. Luana raconte un détail qui, à lui seul, résume toute la tragédie intime de son mari : son rire. “Mon rire était un problème”, a-t-il confié un jour. Une phrase terrible. Car chez Serge Lama, le rire était trop sonore, trop franc, trop incontrôlable. Il jurait avec la gravité de ses textes, avec la noirceur assumée de son répertoire. Alors, pendant des décennies, il s’est employé à le gommer, à le discipliner, à l’étouffer. Comme s’il fallait effacer toute trace de bonheur spontané pour rester crédible dans l’incarnation du malheur.

Ce renoncement, en apparence anodin, est le symptôme d’un malaise profond. Il dit la solitude d’un artiste prisonnier de son image, enfermé dans un rôle qu’il a lui-même forgé. Le public attend la démesure, les larmes, la passion dévastatrice. Serge Lama s’y plie, soir après soir, concert après concert, jusqu’à l’épuisement. Luana décrit les coulisses de ces triomphes : l’Olympia en 1974, le Palais des Congrès en 1981… Des salles pleines à craquer, des ovations interminables, et derrière le rideau, un homme vidé, traversé par le doute, incapable de supporter encore un regard ou un bruit. La reconnaissance n’efface pas les blessures ; elle les met parfois cruellement en lumière. “Plus l’artiste se livre, plus l’homme se replie”, confie-t-elle. C’est le paradoxe du succès : être aimé par des milliers d’inconnus, mais se sentir profondément seul une fois la lumière éteinte.

Pendant des années, Luana a observé cette lente combustion. Elle a vu l’homme derrière l’artiste, celui qui rentrait à la maison en silence, portant le poids de ses émotions comme un fardeau trop lourd. Elle raconte un Serge Lama perfectionniste jusqu’à la cruauté envers lui-même, persuadé qu’il ne doit jamais montrer la moindre faille, que rire serait trahir, que s’apaiser serait décevoir. “Il se sentait investi d’une mission : incarner la douleur avec dignité”. Cette discipline de fer l’a isolé, coupé d’une part de son humanité. Mais c’est lorsque le corps a commencé à vaciller que l’histoire a basculé vers le tragique.

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Car le corps, lui, ne ment pas. Il n’a pas le sens du spectacle. Il a une mémoire, et il présente l’addition. Après des décennies d’excès émotionnels, de tournées harassantes, de performances physiques intenses – car voir Lama sur scène, c’était voir un athlète de l’émotion –, la machine s’est enrayée. Luana brise l’omerta sur cet aspect douloureux de leur vie : la dégradation physique. Pas une chute brutale et spectaculaire, mais une érosion lente, insidieuse. Des douleurs chroniques, une fatigue qui ne s’efface plus après une nuit de sommeil, une mémoire qui flanche par instants. Serge Lama, fidèle à sa légende, a d’abord minimisé. Il a serré les dents, comme il l’a toujours fait. “Continuer coûte que coûte” était sa devise. Mais cette fois, la volonté ne suffisait plus.

Les confidences de son épouse sont poignantes lorsqu’elle évoque les nuits sans sommeil, loin des projecteurs. Celles où la douleur réveille plus sûrement que le bruit. Celles où l’homme qui chantait “Je suis malade” avec une force prophétique se retrouve confronté à sa propre vulnérabilité, réelle, tangible, sans public pour l’applaudir. Elle décrit un homme qui s’épuise à vouloir rester digne, à cacher la vérité pour ne pas inquiéter, pour préserver le mythe jusqu’au bout. “Il y a des jours où il ne reconnaît plus ses limites, où il s’emporte contre lui-même”. Cette colère retournée contre soi est peut-être la plus difficile à vivre. Pour un artiste qui a tout vécu par le corps, par la maîtrise de sa voix et de ses gestes, cette perte de contrôle est une humiliation silencieuse.

Le récit de Luana atteint un sommet d’émotion lorsqu’elle parle de la peur. Non pas la peur de la mort, mais celle de la disparition progressive de soi. De voir l’homme qu’elle aime, ce géant, se réduire. Elle raconte les consultations médicales, les diagnostics prudents, les mots choisis pour ne pas effrayer, et surtout, ce silence lourd qui suit, où tout est compris sans être dit. Serge Lama n’est plus dans le déni, mais il n’est pas encore dans l’acceptation totale. Il oscille entre la combativité et l’abattement. C’est dans cette zone grise, douloureuse, que le couple avance désormais.

Mais au-delà du constat clinique, c’est une réflexion philosophique et existentielle qui se dessine. En 1986, Serge Lama écrivait : “Je ne me sens vrai que sur la scène”. Longtemps perçue comme une magnifique déclaration d’amour à son métier, cette phrase prend aujourd’hui une résonance vertigineuse, presque effrayante. Si la scène est le seul lieu de vérité, que reste-t-il quand on ne peut plus y monter ? Que devient l’identité quand le territoire où elle s’exprimait se dérobe ? C’est le cœur du drame que vit Serge Lama. La scène n’était pas un travail, c’était sa colonne vertébrale, le lieu où ses colères avaient un sens, où ses douleurs devenaient de l’art. Hors scène, la vie lui paraissait fade, inaboutie.

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Luana révèle le cheminement intérieur de son mari face à cette impasse. D’abord la résistance, le refus violent de renoncer. Abandonner la scène, c’était accepter de ne plus être tout à fait lui-même. Puis, progressivement, une forme de sagesse, ou du moins de lucidité. Serge Lama commence à comprendre que la vérité n’est pas forcément spectaculaire. Qu’elle peut résider dans le silence, dans la lenteur, dans l’intimité partagée. “Être vrai, ce n’est plus forcément crier ses douleurs devant une salle comble, c’est parfois les accueillir sans témoin”. C’est une révolution intime pour cet homme de l’excès. Il apprend à ne plus être au centre, à vivre sans éclairage, sans musique.

Cette transformation est douloureuse. C’est un deuil. Le deuil de sa toute-puissance artistique. Mais c’est aussi, peut-être, une renaissance. Celle de l’homme, tout simplement. Luana Santonino ne cache rien de la difficulté de ce passage. Elle ne dore pas la pilule. Elle montre un homme vulnérable, malade, mais infiniment touchant dans sa nudité. En parlant, elle ne trahit pas le secret ; elle humanise la légende. Elle nous permet de comprendre que la force ne réside pas seulement dans la performance, mais aussi dans l’acceptation de ses failles.

Aujourd’hui, Serge Lama n’est plus ce guerrier infatigable qui parcourait les routes de France. Il est un homme assis, qui reprend son souffle, entouré de l’amour des siens. Son épouse, en prenant la parole, accomplit un geste d’amour immense : elle le libère du poids du mythe. Elle dit au public : “Regardez-le tel qu’il est, aimez-le pour ce qu’il est devenu, pas seulement pour ce qu’il a été”. Et dans ce regard de vérité, sans fard ni paillettes, Serge Lama apparaît peut-être plus grand encore. Car il affronte l’épreuve universelle de la finitude avec la même sincérité qu’il mettait dans ses chansons. Il nous rappelle que même les idoles sont mortelles, que même les voix les plus puissantes finissent par se taire, mais que l’amour, lui, reste la seule chose qui vaille la peine d’être vécue, sur scène ou ailleurs.

Les révélations de Luana Santonino, loin d’être un étalage impudique, sont une leçon de vie. Elles nous invitent à réfléchir sur notre propre rapport au succès, à l’image, à la vulnérabilité. Elles nous disent que la vraie victoire n’est pas de ne jamais tomber, mais d’accepter d’être relevé. Serge Lama a passé sa vie à nous chanter ses maux. Aujourd’hui, dans le silence de sa retraite forcée, il vit sa plus grande chanson, celle qu’il n’écrira jamais, mais que son épouse nous raconte avec une justesse bouleversante : celle d’un homme face à son destin, nu, vrai, et enfin libre d’être simplement lui-même.