C’est un spectacle médiatique qui laisse un goût amer, bien plus acide que les yaourts dont il a fait son unique régime alimentaire derrière les barreaux. Alors que la France se débat avec une crise sociale et économique profonde, l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, occupe de nouveau le devant de la scène. Non pas pour proposer des solutions, mais pour raconter ses vingt jours de détention à la prison de la Santé. Vingt jours. Une parenthèse pour certains, une éternité pour lui, semble-t-il, puisqu’il en a tiré un livre, “Journal d’un prisonnier”, publié aux éditions Fayard. Le plan com est rodé, la tournée des librairies annoncée, et les plateaux de télévision déroulent le tapis rouge. Mais derrière ce bruyant retour, une colère sourde gronde. C’est celle de ceux qui connaissent la véritable odeur de la prison, celle de la crasse, de la sueur et du désespoir. C’est la colère de Yannick, Corentin, Justine, et de milliers d’anonymes pour qui l’incarcération n’a pas été un stage d’observation VIP, mais un broyeur de vie.

Il faut s’arrêter un instant sur le symbole, presque grotesque, qui a émergé de ce court séjour carcéral : les yaourts. L’anecdote a fait le tour des rédactions. Nicolas Sarkozy, craignant par-dessus tout qu’on ne crache dans sa nourriture, aurait décidé de ne se nourrir que de produits operculés. Cette paranoïa alimentaire, qui pourrait prêter à sourire si le contexte n’était pas si grave, est révélatrice d’un fossé abyssal. Elle raconte la peur du déclassement, la terreur du contact avec cette “racaille” qu’il voulait nettoyer au Kärcher, mais surtout, elle souligne un privilège inouï. Avoir le choix. Avoir le luxe de sélectionner son menu, même restreint, là où l’immense majorité des détenus doit se contenter de ce qu’on lui jette dans une gamelle, souvent infâme, parfois insuffisante. Pour Yannick Danio, qui a passé 22 ans de sa vie derrière les murs, cette plainte est “presque insultante”. Vingt-deux ans contre vingt jours. La comparaison n’est pas seulement mathématique, elle est morale. Comment oser se poser en victime, comment oser parler de “calvaire” quand on bénéficie d’une cellule individuelle, de la présence rassurante de gardes du corps à proximité immédiate, et de visites dès le premier jour ?

La réalité que décrivent les anciens détenus invités à réagir est à des années-lumière du récit sarkozyste. Pour eux, la prison n’est pas un lieu de retraite spirituelle où l’on relit Alexandre Dumas en mangeant des laitages. C’est un choc, violent, brutal, traumatisant. Justine Audin, aujourd’hui cheffe cuisinière reconnue, se souvient de l’odeur. Cette odeur prégnante qui vous saisit à la gorge dès l’entrée et ne vous lâche plus. Elle raconte les douches, ces lieux d’humiliation quotidienne où l’hygiène est un combat. À la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, les murs sont couverts de mousse, de limaces, de crasse accumulée. On y va trois fois par semaine, quand tout va bien, quand le surveillant ne décide pas arbitrairement de couper l’accès. On y va la peur au ventre, sans intimité, exposé au regard des autres et à la saleté. “Croyez-moi, quand vous vivez ces conditions, ce n’est pas des yaourts que vous demandez, mais des oranges pour faire sécher la peau et les faire brûler pour couvrir les odeurs des toilettes”, lâche-t-elle. Car oui, dans une cellule de 9m² partagée à trois ou quatre, les toilettes ne sont souvent séparées du reste de la pièce que par un rideau de plastique dérisoire ou un muret à mi-hauteur. Faire ses besoins devient un acte public, une dégradation supplémentaire de la dignité humaine.

Ce que le “Sarko-show” tente d’effacer, c’est cette surpopulation chronique qui transforme nos prisons en cocotte-minute. Avec des taux d’occupation dépassant les 200% dans certains établissements, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour ses conditions de détention indignes. Mais cela, l’ancien président n’en parle pas. Il ne parle pas des matelas au sol, où dorment des gamins de vingt ans, le nez dans la poussière et les cafards, enjambés par leurs codétenus pour aller pisser la nuit. Il ne parle pas du bruit, ce vacarme incessant décrit par Yannick. Les cris d’un bâtiment à l’autre, les portes métalliques qui claquent, les clés qui tournent, les radios qui hurlent pour couvrir les pleurs. “Le bruit de la prison, c’est du matin au soir”, explique-t-il. Un bruit qui rend fou, qui empêche de penser, de se reposer, de se reconstruire. Dans son quartier VIP, Nicolas Sarkozy a sans doute bénéficié d’un calme relatif, loin de la fureur des coursives ordinaires. Il a pu écrire, réfléchir, se poser en philosophe de l’enfermement. Une posture d’autant plus indécente que c’est lui, le champion de la “tolérance zéro”, qui a contribué à remplir ces prisons jusqu’à la gueule.

Vì sao cựu Tổng thống Pháp Nicolas Sarkozy bị kết án 5 năm tù?

L’ironie politique est cinglante. On se souvient des discours martiaux de 2007, de 2012. “Dans la République, il n’y a pas d’impunité”, martelait-il. Il a instauré les peines planchers, multiplié les comparutions immédiates, supprimé la police de proximité. Il a bâti sa carrière sur la sévérité, sur l’idée que la prison était la seule réponse valable à la délinquance. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui que la justice s’applique à lui, il crie au scandale. Il parle de violation de l’État de droit. C’est l’histoire de l’arroseur arrosé qui trouve l’eau trop froide. Noir Hamala, un entrepreneur anciennement incarcéré, a résumé ce sentiment général dans une tribune au vitriol : “Votre justice ne connaissait ni nuance ni pitié. Elle frappait fort, elle frappait vite. Aujourd’hui, vous réclamez précisément ce que vous avez refusé aux autres : la compassion, la mesure, le temps.” Cette double mesure est insupportable pour le citoyen lambda. Il y a une justice pour les puissants, qui sortent par la grande porte avec un contrat d’édition sous le bras, et une justice pour les misérables, qui sortent avec un casier judiciaire comme un boulet au pied et une vie en miettes à reconstruire.

Car la véritable épreuve commence souvent à la sortie. Et là encore, l’inégalité est flagrante. Quand Nicolas Sarkozy quitte la Santé, c’est pour retrouver son hôtel particulier, sa famille, son réseau, ses amis milliardaires. Pour Corentin Blanchard, entré en détention à 14 ans, ou pour Yannick, la sortie est un saut dans le vide. “Normalement, les gens sortent de prison, ils sont en galère, ils n’ont plus d’argent, plus de taf”, rappelle un humoriste cité dans l’émission. La réinsertion est un parcours du combattant. Il faut se battre pour trouver un logement quand on a l’étiquette “taulard” sur le front, se battre pour un emploi, se battre pour retrouver une estime de soi. Yannick Danio raconte comment c’est la “rencontre”, l’humain, qui sauve, pas l’institution. L’institution carcérale, telle qu’elle est conçue, échoue massivement à réinsérer. Elle punit, elle broie, mais elle ne répare pas. Pire, elle fabrique souvent de la récidive en mêlant des primo-délinquants à des criminels chevronnés, en ne soignant pas les troubles psychiatriques (qui concernent 30% des détenus), en ne traitant pas les addictions.

Mais au milieu de ce tableau sombre, il y a une lueur d’espoir portée par ces anciens détenus eux-mêmes. Ils n’attendent plus rien des politiques qui, comme Sarkozy, ne voient la prison que comme un outil électoral ou une injustice personnelle quand elle les touche. Ils ont pris leur destin en main. Corentin réalise des films avec des jeunes en difficulté pour leur donner une voix. Yannick sillonne la France avec une cellule reconstituée sur une remorque pour montrer la réalité crue aux jeunes fascinés par le mythe du “gangster”. Justine utilise la cuisine comme un outil de partage et de résilience. Ils incarnent la dignité que l’ex-président semble avoir perdue dans sa plainte égocentrique. Ils nous rappellent que derrière les murs, il y a des humains, pas des “animaux” ou des “sauvages”. Ils nous rappellent que la privation de liberté est déjà la punition, et qu’il est indigne d’y ajouter des conditions de vie dégradantes.

Alors, faut-il lire le “Journal d’un prisonnier” de Nicolas Sarkozy ? Peut-être, pour comprendre la psychologie d’un homme de pouvoir confronté à sa chute. Mais si vous voulez comprendre la prison, la vraie, n’achetez pas ce livre. Écoutez plutôt Yannick, lisez les lettres de Pierre Goldman, plongez-vous dans les rapports du Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Ne vous laissez pas aveugler par le “sarco-show”. La prison n’est pas une histoire de yaourts. C’est une histoire de survie, de bruit, de fureur et, parfois, grâce à une force de caractère exceptionnelle, de rédemption. Ce que Nicolas Sarkozy a vécu n’est qu’une visite touristique dans l’antichambre de l’enfer. Les vrais damnés, eux, y sont encore, et ils n’ont personne pour pleurer sur leur sort à la télévision aux heures de grande écoute. C’est cette injustice-là, celle de la parole confisquée et de la souffrance invisible, qui est le véritable scandale de cette affaire.