
C’est une scène d’une beauté triste et d’une blancheur immaculée qui s’est jouée sous les voûtes de la cathédrale Sainte-Réparate à Nice, ce 13 janvier. Loin du faste des cérémonies parisiennes et des hommages nationaux bruyants, une foule silencieuse s’est réunie pour dire adieu à l’un des sourires les plus marquants de la télévision française. Évelyne Leclercq, l’animatrice solaire qui a illuminé les samedis soirs de millions de foyers dans les années 80, s’en est allée. Mais elle n’est pas partie comme les autres. Fidèle à une élégance qu’elle a érigée en art de vivre, elle a mis en scène sa propre sortie avec une minutie bouleversante, refusant jusqu’au bout de peser sur le cœur de ceux qu’elle aimait.
Pour comprendre la singularité de ces obsèques, il faut remonter le fil des dernières années de sa vie, ces années de silence que beaucoup ont interprétées comme une retraite paisible, mais qui cachaient en réalité un combat acharné et solitaire. Née en 1950, Évelyne Leclercq n’était pas prédestinée à la lumière. Speakerine emblématique, visage de “La Une est à vous” ou co-animatrice du “Juste Prix”, elle avait conquis la France par sa bienveillance naturelle. Pourtant, derrière l’image lisse de la “belle blonde” toujours joyeuse, se terrait une femme d’une pudeur extrême, presque farouche.
Dès 2019, des douleurs insidieuses ont commencé à miner son quotidien. Elle les a tues. Pas question de se plaindre, pas question d’inquiéter. Ce n’est qu’en 2021, dans le secret d’une clinique de Mougins, que le verdict est tombé : cancer. Un mot violent, définitif, qu’elle a décidé d’enfermer à double tour. Seule sa fille unique, Céline, a été mise dans la confidence. Ensemble, elles ont noué un pacte de silence. Évelyne refusait catégoriquement de devenir un “sujet médical”, de voir son corps scruté et commenté. Elle voulait rester Évelyne, la femme rayonnante, pas la patiente affaiblie.
L’automne 2022 a marqué un tournant décisif. Face à des traitements lourds qui lui volaient ses forces sans garantir la guérison, l’animatrice a fait un choix radical : arrêter. Elle a choisi la vie, aussi courte soit-elle, plutôt que la survie. Elle a choisi de rester debout, lucide, maîtresse de son destin jusqu’à la dernière seconde. C’est là qu’a commencé l’écriture de son “testament émotionnel”. Pas d’affaires d’argent, mais des consignes pour l’âme.
Dans un carnet noir retrouvé par sa fille, elle a tout noté. Chaque détail de ses funérailles a été pensé pour éviter le pathos. “Aucune fleur, aucune couronne, aucun discours officiel, personne en noir”. Elle voulait de la lumière, de la douceur, et surtout, que l’argent des fleurs aille à la recherche contre le cancer. Mais sa demande la plus troublante, celle qui a saisi l’assemblée à la gorge, fut celle du livre d’or. Elle a exigé qu’un livre soit ouvert pour que chacun puisse y écrire “ce qu’il n’avait jamais osé lui dire”. Une ultime coquetterie ? Non, une offrande. “Parce que je ne serai plus là pour sourire, alors qu’au moins eux pourront parler”, avait-elle justifié.
Le jour de la cérémonie, l’ambiance était irréelle. Les invités, vêtus de blanc ou de pastel comme elle l’avait souhaité, avançaient dans une cathédrale sans cercueil apparent, bercés non pas par des chants funèbres, mais par une bande sonore de ses rires et d’extraits d’émissions cultes. À l’entrée, un panneau de bois affichait : “Souriez pour elle, elle vous regarde”. Tout était fait pour nier la mort, ou plutôt, pour la transcender.
Céline, digne et courageuse, a porté la voix de sa mère une dernière fois. Elle a révélé l’existence de ces lettres, de ces post-it laissés dans la maison pour organiser l’après, de ce souci constant de “ne pas déranger”. Elle a lu un message écrit par Évelyne au dos d’un vieux programme télé : “Maman ne voulait pas être un scandale, elle voulait être un exemple. Elle ne nous a pas quittés, elle nous a enseigné comment partir.”
Mais le moment de grâce absolue, celui qui restera gravé dans les mémoires, c’est cette phrase qu’Évelyne avait écrite pour clore son propre chapitre, une phrase lue par sa fille dans un silence de cathédrale : “Je suis morte comme j’ai vécu, avec grâce et sans déranger.”
Aujourd’hui, alors que les hommages affluent et que la télévision rediffuse ses moments de gloire, un sentiment étrange mêlé d’admiration et de regret saisit le public. Regret de ne pas avoir su, de ne pas avoir pu lui dire au revoir. Mais admiration devant cette force de caractère inouïe. Évelyne Leclercq n’a pas seulement été une star du petit écran. En orchestrant sa sortie avec une telle dignité, en refusant la pitié pour ne laisser que le souvenir de sa lumière, elle nous offre une dernière leçon, magistrale et intime : celle de partir la tête haute, en laissant derrière soi non pas des larmes, mais de l’amour et du blanc.
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