Ce mercredi 7 janvier 2026, le soleil d’hiver qui baignait Saint-Tropez avait quelque chose de pâle, presque timide, comme s’il n’osait pas déranger le deuil national qui s’emparait de la petite cité varoise. Les ruelles, d’ordinaire si vibrantes, semblaient retenir leur souffle. La Madrague avait fermé ses volets, et c’est vers l’église Notre-Dame de l’Assomption que tous les regards convergeaient. La France, et avec elle le monde entier, enterrait sa plus grande icône. Brigitte Bardot, décédée le 28 décembre à l’âge de 91 ans, tirait sa révérence.

Mais au milieu de ce ballet bien orchestré de personnalités, de politiques et de stars venues rendre hommage à la légende, un événement inattendu, presque irréel, a volé la vedette à l’histoire officielle. Ce n’était ni la présence de Marine Le Pen, ni le chant vibrant de Mireille Mathieu, ni même l’hommage des militants de la cause animale comme Paul Watson qui ont le plus marqué les esprits. Non, l’image qui restera gravée dans les mémoires est celle d’une jeune femme aux cheveux clairs, dissimulant ses yeux rougis derrière des lunettes noires, serrant contre elle trois enfants intimidés. Théa, la petite-fille de Brigitte Bardot, était là. Et avec elle, c’est toute une histoire de famille fracturée qui se recollait sous nos yeux.

Le retour de l’enfant prodigue

Pour saisir la puissance de cette apparition, il faut comprendre le vide immense qui a précédé ce moment. Pendant des décennies, la relation entre Brigitte Bardot et son fils unique, Nicolas-Jacques Charrier, a été le feuilleton douloureux d’une incompréhension mutuelle. “Je ne suis pas faite pour être mère”, avait clamé la star. Nicolas avait grandi loin d’elle, en Norvège, construisant sa vie en opposition totale avec le tumulte maternel. Il avait fondé sa propre famille, ce “clan norvégien” dont Bardot parlait parfois avec une distance polie, évoquant des contacts “difficiles mais charmants”.

Ce 7 janvier, le fossé a été comblé. Nicolas était là, fidèle au poste, près du cercueil en osier, simple et écologique, qui accueillait la dépouille de sa mère. Mais sa présence a donné lieu à une scène d’une cruelle banalité rapportée par un journaliste présent. À son arrivée sur le parvis, entouré de ce monde qui gravitait autour de sa mère mais qui ignorait tout de lui, il a dû se présenter. “Bonjour, famille Charrier”, a-t-il lancé simplement pour passer les cordons de sécurité ou saluer des “proches” qui ne le remettaient pas.

Cette phrase, d’une humilité terrible, raconte à elle seule l’exil affectif qu’il a vécu. Il était l’étranger aux funérailles de sa mère. Et pourtant, il était là. Il n’a pas laissé l’amertume gagner. Il a fait le voyage, il a amené les siens. Il a offert à Brigitte Bardot la dignité d’être pleurée par son sang.

Théa, l’émotion à fleur de peau

Si Nicolas incarnait la dignité stoïque, sa fille Théa a incarné l’émotion brute. La jeune femme, que le grand public découvrait pour la première fois, est apparue bouleversée. En 2020, Brigitte Bardot confiait que ses petites-filles avaient 30 ans, qu’elles ne parlaient pas français et qu’elles vivaient loin. On imaginait des liens distendus, presque inexistants.

Pourtant, devant l’église de Saint-Tropez, les barrières de la langue et de la distance géographique ont volé en éclats. Théa n’était pas là par protocole. Elle était là parce qu’une part d’elle-même s’en allait. Cachée derrière ses lunettes de soleil, on devinait les larmes, le tremblement des épaules, le chagrin d’une petite-fille face à la perte d’une grand-mère qu’elle a sans doute aimée d’une manière complexe, à distance, à travers les silences et les non-dits.

Autour d’elle, ses trois enfants — les arrière-petits-enfants de BB — observaient la scène avec la gravité de l’enfance. Eux qui n’ont probablement connu leur arrière-grand-mère que par de rares visites ou à travers l’aura mythique qui l’entourait, ils étaient la preuve vivante que la vie continue, qu’elle triomphe de tout, même des absences. Voir cette descendance norvégienne, si blonde, si discrète, si “Charrier”, entourer le cercueil de la plus française des stars, avait quelque chose de vertigineux. C’était la rencontre de deux mondes qui se sont longtemps ignorés et qui, l’espace d’une messe, ne faisaient plus qu’un.

Un adieu sous le signe de la réconciliation

La cérémonie religieuse s’est déroulée dans une atmosphère sobre et digne, loin du bling-bling que Bardot exécrait. Les chants ont résonné sous les voûtes, les prières ont été dites. Mais l’intensité dramatique se jouait dans les bancs du premier rang. La présence de la famille Charrier a transformé cet événement mondain en un véritable adieu intime.

Ceux qui craignaient que Brigitte Bardot ne parte seule, entourée seulement de ses animaux et de ses admirateurs, ont été rassurés. Elle est partie entourée des siens. Le geste de Nicolas et de Théa est un acte d’amour inouï. Il signifie que les liens du sang résistent aux tempêtes médiatiques, aux phrases blessantes imprimées dans les livres, aux années de silence.

En venant à Saint-Tropez, Théa a offert à sa grand-mère le plus beau des hommages : celui de la présence. Elle a montré que derrière l’icône de papier glacé, il y avait une aïeule, et que cette aïeule méritait d’être pleurée. Son émotion a humanisé le mythe. Elle nous a rappelé que Brigitte Bardot n’était pas seulement “BB”, la femme qui dansait sur les tables ou qui défendait les phoques sur la banquise. Elle était aussi une mère, une grand-mère, une arrière-grand-mère. Une femme avec ses failles, ses échecs, mais aussi, in fine, sa famille.

La boucle est bouclée

Alors que le cercueil quittait l’église pour le cimetière marin, suivi par ce cortège familial inédit, une page de l’histoire de France se tournait. Mais l’image de Théa Charrier, digne et triste sous le soleil varois, restera comme le symbole de cette journée. Elle est la preuve que l’histoire de Brigitte Bardot ne s’arrête pas avec elle. Elle continue, différemment, ailleurs, dans le froid du Nord, à travers ces visages qui portent un peu de ses traits et qui, ce jour-là, ont porté son deuil.

C’était des obsèques, certes, mais c’était surtout une réunion. Une réunion tardive, imparfaite, douloureuse peut-être, mais réelle. Et dans le silence de Saint-Tropez, on pouvait presque entendre le soupir de soulagement d’une vie tourmentée qui trouve enfin, à l’ultime seconde, son apaisement. La famille Charrier a dit “au revoir” à Brigitte. Et la France, émue aux larmes par cette apparition, a compris que l’essentiel était sauf.