Il est des silences qui font plus de bruit que les canons, des absences qui pèsent plus lourd que les foules immenses. En ce début d’année 2026, alors que la France, orpheline, pleure la disparition de Brigitte Bardot, une autre tragédie, plus feutrée, plus politique, se joue loin des caméras, dans les coulisses de l’organisation des obsèques. L’icône absolue, décédée le 28 décembre 2025 à l’âge de 91 ans, a tiré sa révérence comme elle a vécu : sans compromis, sans concession, et en dictant ses propres règles jusqu’au bord de la tombe. Mais ce que l’histoire retiendra peut-être autant que l’émotion nationale, c’est le bras de fer inédit qui s’est engagé entre Saint-Tropez et Paris, entre le clan Bardot et le couple présidentiel. Une phrase, murmurée d’abord, puis devenue une certitude glaçante, a mis le feu aux poudres : “Ils ne sont pas les bienvenus”.

Le “ils” désigne ni plus ni moins qu’Emmanuel et Brigitte Macron. Alors que le Président de la République avait rendu un hommage appuyé et lyrique sur les réseaux sociaux, saluant “une vie de liberté” et “un visage devenu Marianne”, la réalité du terrain s’est révélée beaucoup moins protocolaire. À Saint-Tropez, où se prépare l’ultime adieu au cimetière marin, la consigne est stricte : intimité absolue. Pas de récupération politique, pas de défilé officiel, pas de tribune présidentielle. Ce refus, glissé sans éclat public mais avec une fermeté de marbre, a été perçu dans les couloirs dorés de l’Élysée comme bien plus qu’une simple volonté de discrétion. C’est un camouflet. Une fin de non-recevoir. Une ligne rouge tracée au sol que le pouvoir ne doit pas franchir.

La réaction d’Emmanuel Macron ne s’est pas fait attendre, mais elle n’a pas pris la forme d’une déclaration officielle. C’est une colère froide, une “réponse cinglante” qui s’est diffusée dans les cercles du pouvoir. “Il n’a pas apprécié”, chuchote-t-on avec insistance. Et comment pourrait-il en être autrement ? Être tenu à distance des obsèques d’une telle figure nationale, c’est se voir dénier le rôle de père de la Nation dans le deuil. C’est être renvoyé à sa simple condition d’homme politique, jugé indésirable par la famille de la défunte. Officiellement, le silence est de mise, la dignité l’emporte. Mais officieusement, l’atmosphère est électrique. L’orgueil institutionnel se heurte de plein fouet à une volonté familiale inflexible incarnée par un homme : Bernard d’Ormale.

Le mari de Brigitte Bardot, gardien du temple et de la mémoire, joue ici une partition délicate et déterminée. Il n’oppose pas un refus frontal et grossier ; il organise l’évitement. Les agendas se resserrent, les communications se font rares, les portes restent closes. Il s’agit pour lui de respecter la cohérence d’une vie. Bardot a toujours refusé d’être “récupérée”. Elle a vécu libre, souvent contre les normes, parfois contre l’État. Accepter la présence du couple présidentiel au premier rang, ce serait trahir cette indépendance farouche à la dernière minute. Bernard d’Ormale ne le permettra pas. Il verrouille. Et ce faisant, il transforme l’absence de Macron en un message politique puissant.

Car ce rejet n’est pas né de nulle part. Il puise ses racines dans une relation tumultueuse entre la star et le Président. Les mémoires sont encore vives de cette lettre ouverte incendiaire de 2023, où Brigitte Bardot, avec sa franchise brutale, écrivait : “Oui, je vous engueule, Emmanuel Macron !”. Elle y dénonçait l’inaction sur la cause animale, le mépris qu’elle ressentait pour sa gestion, la distance avec le peuple. Elle ne cherchait pas à plaire, elle cherchait à mordre. Ces mots, durs, excessifs pour certains, sincères pour d’autres, ont laissé des traces indélébiles. Le pouvoir a entendu, a encaissé, mais n’a pas oublié. Aujourd’hui, le refus de sa présence aux obsèques apparaît comme le prolongement logique de cette “engueulade”. C’est une manière de dire que la réconciliation n’aura pas lieu, même dans la mort.

L’affront est double, car il touche aussi Brigitte Macron. La Première Dame, qui tente souvent de jouer les médiatrices, se retrouve elle aussi exclue du cercle. Cette mise à l’écart est vécue comme une blessure d’autant plus vive qu’elle est infligée dans le silence. Pas de scandale public, juste une porte qui ne s’ouvre pas. C’est une humiliation feutrée, de celles qui laissent des marques durables. À Paris, on parle de “gêne”, de “crispation”. On tente de sauver les apparences en évoquant des contraintes d’agenda, mais personne n’est dupe. Si les Macron ne sont pas à Saint-Tropez, c’est parce qu’on ne veut pas d’eux.

Ce bras de fer silencieux pose une question fascinante sur la nature du pouvoir et de la célébrité en France. À qui appartient le deuil d’une icône ? À la Nation, représentée par son Président, ou à la famille, garante de l’intimité ? En imposant sa loi, le clan Bardot rappelle que certaines figures échappent à l’emprise de l’État. Bardot “Marianne” redevient Brigitte, une femme qui choisit qui elle veut voir à son enterrement. Et manifestement, elle ne voulait pas voir ceux qui représentaient pour elle un système qu’elle a combattu ou jugé décevant.

La situation est bloquée. Le pouvoir ne peut pas forcer la porte d’un cimetière sans paraître indécent. Il doit se plier à la volonté des proches, avaler la couleuvre et rester digne. Mais la rancœur est là, palpable. L’histoire retiendra que pour dire adieu à la plus grande star française, la République a dû rester sur le trottoir, un bouquet de fleurs à la main, tandis que la famille refermait la grille. C’est une ultime victoire de Brigitte Bardot, un dernier pied de nez à l’ordre établi. Même disparue, elle continue de déranger, d’imposer son rythme et sa vérité. Et dans ce duel d’ombres et de symboles, c’est bien le silence de Saint-Tropez qui couvre le bruit de Paris. Une leçon de liberté, jusqu’au bout, qui laisse un goût amer au sommet de l’État, mais qui force, malgré tout, un certain respect pour cette cohérence radicale.