L’atmosphère est devenue irrespirable dans le paysage audiovisuel français. Ce qui devait être une simple demande de transparence financière s’est transformé, en quelques heures, en une guerre de tranchées médiatique d’une violence inouïe. Au centre du cyclone : Nagui, l’animateur préféré des Français, dont l’image sympathique de gendre idéal est en train de se fissurer gravement. Face à lui, Charles Alloncle, un député rapporteur d’une commission d’enquête qui a eu l’audace de poser la question interdite : où vont les milliards de l’audiovisuel public ?

La réponse de l’animateur star de France 2 ne s’est pas fait attendre, mais elle n’a pas pris la forme que l’on espérait. Au lieu de chiffres, de factures ou d’explications sur les marges de ses sociétés de production, Nagui a choisi l’arme atomique de notre époque : l’accusation de racisme. Une stratégie de défense qualifiée de “pitoyable”, “indigne” et “ridicule” ce matin sur les ondes d’Europe 1 par Gabrielle Cluzel et l’équipe de Pascal Praud.

L’argent public : Le tabou suprême

Pour comprendre la fureur actuelle, il faut revenir aux faits, rien qu’aux faits. Charles Alloncle, dans le cadre de sa mission parlementaire — une mission saluée pour son sérieux et sa rigueur inédite depuis des années — a pointé du doigt une réalité économique. Il a affirmé que Nagui serait l’une des personnalités s’étant le plus enrichies grâce à l’argent public au cours de la dernière décennie.

Les chiffres avancés sont vertigineux. Mediapart, média qu’on ne peut soupçonner de connivence avec la droite conservatrice, avait déjà révélé en 2020 l’existence d’un contrat pharaonique de 100 millions d’euros entre la société de Nagui et France Télévisions sur la période 2017-2020. Cent millions d’euros. Une somme astronomique qui, rappelons-le, provient directement de la poche des contribuables français, via la redevance ou la TVA.

Lorsque Charles Alloncle demande des comptes, il ne fait que son travail de contrôleur du budget de l’État. Il ne remet pas en cause le talent de l’animateur, ni sa légitimité à gagner de l’argent. Comme l’a souligné un auditeur intervenant à l’antenne : “Il n’y a rien de mal à gagner de l’argent, s’il le mérite, tant mieux”. Le problème n’est pas la richesse, c’est l’origine de cette richesse — le service public — et l’opacité qui l’entoure. Est-il normal que dans un contexte de déficit abyssal et de crise sociale, on ne puisse pas savoir combien coûte réellement un numéro de “N’oubliez pas les paroles” ou quelle est la marge bénéficiaire réalisée sur le dos du contribuable ?

La carte “Victime” : Une défense qui ne passe plus

C’est là que la réaction de Nagui choque profondément. Dans un long message publié sur ses réseaux sociaux, plutôt que de répondre sur le fond, il écrit au député : “D’autres me disent que ce sont mes origines égyptiennes”. En clair : si vous me cherchez des poux, c’est parce que vous êtes raciste.

Cette accusation a fait bondir Gabrielle Cluzel, directrice de la rédaction de Boulevard Voltaire. “C’est une ligne de défense très pauvre… C’est absolument indigne et c’est diffamant”, a-t-elle martelé. Elle compare cette réaction à celle d’Anne Hidalgo qui, critiquée sur sa gestion de Paris, se réfugiait derrière sa condition de femme et ses origines espagnoles. C’est la carte ultime de la victimisation, sortie quand on n’a plus aucun argument rationnel à opposer.

Comme l’a rappelé Eric Tegner sur le plateau, lorsque Mediapart a sorti l’article sur les 100 millions d’euros titré “L’homme qui valait 100 millions d’argent public”, Nagui n’a pas accusé Edwy Plenel de racisme. Il n’a pas crié au loup. Pourquoi le fait-il aujourd’hui face à un député ? Sans doute parce que la commission d’enquête parlementaire a un pouvoir réel, celui de convoquer, d’auditionner sous serment, et de faire éclater la vérité légale. La panique semble avoir changé de camp.

Une “indécence” face à la France qui souffre

"J’ai été menacé de mort devant mes enfants dans un supermarché" (Gabrielle  Cluzel témoigne)

Le timing de cette polémique ajoute à son indécence. Alors que les agriculteurs sont dans la rue pour crier leur désespoir, alors que les Français comptent chaque euro pour boucler leurs fins de mois, voir une star de la télé, ultra-subventionnée par l’argent public, jouer les victimes persécutées a quelque chose d’obscène.

“On demande simplement à un animateur public de dire combien est facturée une émission… Charles Alloncle n’a nullement fait allusion à ses origines”, s’indigne un auditeur. Le fossé se creuse entre une caste médiatique intouchable, qui considère que l’argent public lui est dû de droit divin, et le reste du pays qui exige des comptes.

De plus, cette accusation de racisme à géométrie variable agace. Jean Messiha, lui aussi d’origine égyptienne, se fait régulièrement insulter ou traiter de “tête de chameau” sans que la bonne conscience du show-biz ne s’en émeuve. Il y aurait donc les “bonnes” origines, celles qui protègent de toute critique, et les autres.

Vers une transparence à l’anglaise ?

Cette affaire, au-delà du clash de personnes, pose une question systémique. En Angleterre, la BBC est tenue à une transparence totale : les salaires des stars et les coûts des émissions sont publics. En France, c’est le secret des affaires qui prime, même quand il s’agit de l’argent de l’État.

Charles Alloncle, en brisant ce tabou, s’expose à la foudre. Il est attaqué “ad hominem”, menacé de procès, traité de raciste à demi-mot. Mais il semble soutenu par une partie grandissante de l’opinion publique qui ne supporte plus cette opacité. Le député ne critique pas la compétence de Nagui, qui est un grand professionnel, indiscutable sur ce point. Il interroge le système.

La manœuvre de diversion de Nagui — parler de ses origines ou de son végétarisme pour ne pas parler de ses millions — est grossière. Elle révèle une fébrilité. “Pourquoi il réagit ? Parce qu’il a peur”, analyse Eric Tegner. Peur que le système qui l’a fait roi ne soit remis en question. Peur que les Français découvrent que le service public est parfois une manne financière pour quelques privilégiés, bien loin des missions d’intérêt général.

L’audition de Nagui devant la commission d’enquête en janvier promet d’être un moment de télévision d’anthologie. Mais cette fois, il ne sera pas l’animateur qui pose les questions et distribue les blagues. Il devra répondre. Et la carte du “racisme” risque de ne pas suffire face à la précision des chiffres et à la légitimité démocratique d’un député qui ne fait que son devoir. La fête est peut-être finie.