L’histoire de la musique française compte peu de figures aussi énigmatiques et fascinantes que celle de Mylène Farmer. À 63 ans, celle que l’on surnomme l’ange roux de la pop semble avoir traversé quatre décennies de succès sans jamais vraiment se livrer. Pourtant, derrière la forteresse de silence qu’elle a méticuleusement érigée, une faille profonde subsiste, une blessure originelle qui a dicté chacun de ses choix, artistiques comme personnels. Ce n’est que très récemment, à travers des confidences murmurées et un documentaire d’une rare intensité, que le voile s’est levé sur la peur qui gouverne son existence : l’angoisse viscérale de l’abandon. Cette révélation change radicalement la lecture que l’on peut faire de sa carrière monumentale et de ses relations amoureuses, notamment celle, restée si longtemps secrète, avec le réalisateur Benoît Di Sabatino.

Pour comprendre la femme derrière l’icône, il faut cesser de regarder les projecteurs et se pencher sur l’ombre. Mylène Farmer n’est pas simplement une chanteuse à succès ; elle est la gardienne d’un monde intérieur peuplé de fantômes et de mélancolie. Pendant quarante ans, elle a offert au public des clips cinématographiques, des textes d’une noirceur poétique et des spectacles à la démesure sans égale, tout en refusant systématiquement de se prêter au jeu des médias et de la célébrité ostentatoire. Ce retrait n’était pas un caprice de diva, mais un instinct de survie. Pour Mylène, se montrer, c’est s’exposer au jugement, et s’attacher, c’est risquer de perdre. Cette dynamique de protection a trouvé son apogée dans sa relation avec Benoît Di Sabatino, une histoire d’amour entamée au début des années 2000 et vécue dans une discrétion absolue pendant près de vingt ans.

Tout commence par une rencontre professionnelle. Mylène cherche un créateur pour donner vie à l’univers visuel de sa chanson C’est une belle journée. On lui présente alors Benoît Di Sabatino, un producteur et réalisateur respecté dans le milieu de l’animation. Entre eux, le coup de foudre n’est pas flamboyant, il est spirituel. Benoît tombe sous le charme de la sensibilité de l’artiste, de cette douceur grave qui émane de sa personne. Très vite, la collaboration se transforme en une intimité profonde. Benoît devient l’un des rares êtres autorisés à franchir les remparts de sa vie privée. Il réalise plusieurs de ses clips les plus emblématiques, comme L’amour n’est rien ou Appelle mon numéro, transformant leur dialogue amoureux en images poétiques que seuls les initiés peuvent décoder. Ensemble, ils construisent un sanctuaire loin des regards, un équilibre rare où la stabilité de l’un vient apaiser les tourments de l’autre.

Cependant, aimer dans l’ombre comporte sa propre fragilité. Pour Mylène, cette invisibilité était une nécessité. Elle qui craint par-dessus tout que les gens partent et que les lumières s’éteignent a protégé cet amour comme un trésor fragile. On ne les verra presque jamais ensemble, sauf lors de rares occasions empreintes de gravité, comme les obsèques de Jean Rochefort en 2017. Cette volonté farouche de ne jamais officialiser leur couple illustre parfaitement son paradoxe : le désir d’une proximité totale mêlé à la terreur de la vulnérabilité. Mais même les remparts les plus solides peuvent se fissurer. À partir de 2020, quelque chose change. Dans un documentaire intime, elle apparaît non plus comme une divinité de scène, mais comme une femme fatiguée, avouant avec une sincérité désarmante avoir enfin “lâché prise” car elle n’a plus peur d’être abandonnée.

Ces mots agissent comme un séisme. En affirmant ne plus avoir peur de l’abandon, Mylène confesse implicitement que cette crainte a été sa compagne invisible pendant des décennies. Tout son œuvre prend alors un sens nouveau. Ses chansons sur l’exil, la perte et l’errance ne sont plus de simples exercices de style, mais des cris étouffés. Ce sentiment de déracinement prend racine dans son enfance. Née Mylène Gautier au Québec, elle a été arrachée à sa terre natale à l’âge de huit ans lorsque sa famille a décidé de rentrer en France. Ce déplacement géographique a été vécu comme une fracture intérieure indélébile. Elle a appris trop tôt que les attaches peuvent se rompre sans prévenir, que l’on peut être transporté d’un monde à l’autre en perdant ses repères. Cette blessure d’enfance explique son besoin obsessionnel de contrôle sur chaque détail de sa carrière. Déléguer, c’est dépendre, et dépendre, c’est s’exposer à la déception.

Avant Benoît, un autre homme avait déjà marqué son cœur et son destin : Laurent Boutonnat. Leur rencontre dans les années 80 a été une collision de deux solitudes créatrices. Ensemble, ils ont inventé le mythe Farmer, repoussant les limites de la pop française avec des clips provocateurs et baroques. Leur relation, bien qu’officieusement reconnue, était empreinte d’une fusion artistique et sentimentale totale. Mais l’échec du film Giorgino a ouvert une brèche. La rupture avec Laurent, suivie d’un exil à Los Angeles, a été une épreuve majeure pour Mylène, confirmant ses craintes les plus sombres : même les liens les plus forts peuvent se défaire. Si leur relation a fini par évoluer vers une amitié fraternelle, le traumatisme de la séparation a renforcé sa méfiance envers les engagements publics.

Aujourd’hui, alors que les rumeurs de séparation avec Benoît Di Sabatino circulent, Mylène Farmer semble avoir trouvé une forme de paix dans la solitude. Évoquant avec humour sa vie actuelle avec un petit singe capucin, elle laisse transparaître une lucidité sereine sur l’amour, cette chose soumise à “l’érosion du temps”. Elle ne chante pas la conquête, mais la résilience face à la disparition. Son public ne l’a jamais abandonnée car il se reconnaît dans ses failles. Elle ne promet pas le bonheur, mais la reconnaissance de la douleur universelle. Dans le silence qui suit ses concerts gigantesques, lorsqu’elle se sent “vide” après le départ de la foule, elle rejoint l’humanité de ses fans. Sa grandeur réside précisément dans cette capacité à transformer une peur paralysante en une œuvre d’art partageable. Mylène Farmer restera cette femme qui, en craignant d’être laissée derrière, a fini par marcher en tête, emmenant avec elle des millions d’âmes qui partagent le même secret.