
C’est une triste loi des temps modernes : même le deuil, ce moment sacré de recueillement et de silence, n’échappe plus au bruit de la fureur médiatique. La fin de l’année a été marquée par un événement qui a bouleversé la France entière : la disparition de Brigitte Bardot. L’icône absolue, la femme qui a incarné la liberté, la beauté sauvage et la défense des animaux, s’est éteinte, laissant derrière elle une légende et un vide immense. Comme il est d’usage lorsqu’un monument national nous quitte, les hommages ont afflué de toutes parts. Du public anonyme aux plus hautes sphères de l’État, en passant par le tout-Paris culturel, chacun a tenu à saluer la mémoire de “BB”.
Parmi ces voix, celle de Line Renaud était particulièrement attendue. Doyenne du cœur des Français, figure tutélaire du show-business, elle a traversé les mêmes époques que Brigitte. Elles ont partagé la jeunesse, les débuts, cette France d’après-guerre en pleine reconstruction où tout semblait possible. C’est donc avec une émotion certaine que Line Renaud a pris la plume — ou plutôt le clavier — pour rendre hommage à son ancienne consœur. Mais ce qui devait être un dernier adieu apaisé s’est transformé, en quelques heures, en une polémique brûlante, attisée par les réseaux sociaux et l’intervention volcanique d’une autre personnalité : Pierre-Jean Chalençon.
Un hommage en demi-teinte ?
Pour comprendre la genèse de ce “clash” inattendu, il faut se pencher sur les mots choisis par Line Renaud. Dans son message, personnel et touchant, elle a évoqué leurs souvenirs communs, cette jeunesse partagée sous les projecteurs, rappelant un lien ancien tissé de respect mutuel. Elle a salué, comme il se doit, l’engagement viscéral de Brigitte Bardot pour la cause animale, un combat qui a défini la seconde partie de sa vie et qui restera son héritage le plus vibrant.
Cependant, Line Renaud, fidèle à sa franchise et peut-être soucieuse de ne pas trahir ses propres valeurs, a ajouté une nuance. Une nuance de taille. Elle a pris soin de préciser qu’elle ne partageait pas “l’ensemble de ses convictions”. Une phrase lourde de sens, faisant écho aux prises de position polémiques de Bardot ces dernières années, qui ont souvent divisé l’opinion. Line a rappelé que chacune avait mené ses propres combats avec passion : l’une pour les animaux, farouchement, radicalement ; l’autre pour des causes humanitaires, notamment la lutte contre le SIDA, avec une approche plus consensuelle. Elle concluait en soulignant qu’elles s’étaient soutenues mutuellement au fil des années, malgré ces divergences.
Pour beaucoup, c’était un hommage honnête, lucide, qui respectait la femme sans valider aveuglément toutes ses idées. Mais dans le tribunal de l’opinion publique, la nuance est souvent perçue comme une trahison.
La colère de Pierre-Jean Chalençon

C’est là qu’entre en scène Pierre-Jean Chalençon. Le célèbre collectionneur, connu pour son franc-parler et ses coups de sang, n’a pas du tout goûté la subtilité de Line Renaud. Sur les réseaux sociaux, il a laissé éclater sa colère avec une virulence rare. Pour lui, ce n’était pas un hommage, mais une hypocrisie. Il a vivement critiqué la prise de parole de la chanteuse, remettant en cause la sincérité de ses mots.
Selon lui, évoquer des désaccords politiques ou idéologiques au moment même de la mort est déplacé, voire indécent. Il a exprimé son désaccord de manière frontale, accusant presque Line Renaud de vouloir “récupérer” la lumière ou de se donner le beau rôle en se distançant des aspects controversés de Bardot. Ses propos, tranchants, ont agi comme une étincelle sur une poudrière.
Très vite, la polémique a enflé. Les internautes se sont divisés en deux camps irréconciliables. D’un côté, ceux qui soutiennent Chalençon, estimant que devant la mort, on s’incline sans mettre de “mais”, et que Line Renaud aurait dû se contenter de saluer l’artiste sans évoquer les convictions. De l’autre, ceux qui défendent la “Demoiselle d’Armentières”, louant son intégrité et rappelant que l’amitié n’empêche pas la lucidité, et que respecter quelqu’un, c’est aussi accepter de ne pas être d’accord avec lui, même dans l’adieu.
Le deuil à l’ère des réseaux sociaux
Cet épisode, aussi pénible soit-il pour les proches de la défunte, est révélateur de notre époque. Lorsqu’une grande figure disparaît, le deuil n’est plus seulement un moment de tristesse, c’est un moment politique, un moment médiatique. Les émotions s’expriment de façon intense, immédiate, et souvent contradictoire. Il n’y a plus de temps de latence, plus de filtre. Tout est scruté, analysé, jugé.
Line Renaud, du haut de ses 97 ans, pensait sans doute offrir un témoignage sincère, reflet d’une relation complexe faite d’admiration et de désaccords. Elle se retrouve aujourd’hui au cœur d’une tempête numérique qui dépasse largement ses intentions. Cette controverse pose une question fondamentale : a-t-on le droit de nuancer un hommage ? Doit-on lisser la réalité d’une vie pour ne garder que l’image d’Épinal au moment de la mort ?
Bardot elle-même, qui a toujours détesté l’hypocrisie et le politiquement correct, aurait peut-être, paradoxalement, apprécié cette franchise. Elle qui n’a jamais mâché ses mots, qui a toujours dit ce qu’elle pensait quitte à choquer, n’était pas femme à vouloir des éloges lisses.
Au-delà de la polémique
Il est regrettable que ces querelles d’ego et ces jugements hâtifs viennent ternir les jours qui suivent sa disparition. Car au-delà des tweets assassins et des indignations feintes, ce qui reste, c’est le parcours exceptionnel de deux femmes. Deux icônes françaises qui, chacune à leur manière, ont marqué le XXe siècle. L’une en révolutionnant la féminité et en donnant une voix aux animaux ; l’autre en accompagnant les Français en chansons et en menant des combats sociétaux majeurs.
Cette polémique finira par s’éteindre, balayée par l’actualité suivante. Mais elle laissera un goût amer, celui d’un moment de recueillement gâché par le bruit. Espérons que, là où elle est, Brigitte Bardot ne s’en soucie guère, préférant sans doute la compagnie de ses animaux à celle des humains qui se disputent son héritage moral. Quant à Line Renaud, elle continue, malgré les critiques, d’incarner une certaine idée de la France : celle qui parle, qui se souvient, et qui reste debout, quoi qu’il en coûte.
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