C’était une journée où le ciel de Saint-Tropez semblait hésiter entre l’azur éclatant qui a fait sa légende et une grisaille mélancolique, comme pour s’accorder au deuil national. Dans le silence feutré de l’église Notre-Dame de l’Assomption, une foule compacte d’admirateurs, de célébrités et de proches s’était rassemblée pour accompagner Brigitte Bardot vers sa dernière demeure. On s’attendait à voir défiler le tout-Paris, à entendre les hommages officiels, à revivre la légende de celle qui fut l’incarnation de la liberté et de la beauté française. Mais personne, absolument personne, n’avait anticipé le séisme émotionnel qui allait se produire au premier rang, là où se tient traditionnellement la famille la plus proche.

Les regards se sont d’abord posés sur Bernard d’Ormale, le mari fidèle, le visage ravagé par la perte de celle avec qui il partageait sa vie à la Madrague. Puis, ils ont glissé vers Nicolas Charrier, le fils unique de la star. Revenu de son exil volontaire en Norvège, il se tenait droit, digne dans l’épreuve, incarnant une douleur contenue. Mais ce sont les deux silhouettes féminines qui l’encadraient qui ont suscité un véritable frémissement de curiosité dans l’assemblée. Blondes, élégantes, d’une discrétion absolue, elles portaient sur leur visage une gravité qui tranchait avec la curiosité environnante. Qui étaient ces inconnues venues du froid, qui semblaient pourtant avoir leur place légitime au cœur du clan Bardot, là où l’on pensait qu’il n’y avait plus personne ?

La réponse a claqué comme une révélation, parcourant les bancs de l’église comme une traînée de poudre : ce sont elles. Anna-Camilla et Thea Joséphine. Les petites-filles invisibles de B.B., celles dont on ne savait presque rien, celles que l’on disait perdues pour la France, effacées des tablettes familiales par la distance géographique et les malentendus historiques. Leur présence ici, à Saint-Tropez, est un événement en soi, presque un miracle. Pendant des décennies, le public français s’était habitué à l’idée d’une Brigitte Bardot sans descendance visible, une matriarche des animaux qui aurait renoncé aux humains après une maternité douloureuse et médiatisée. Et pourtant, la réalité était là, sous les yeux du monde : la lignée continue. Ces deux femmes venues tout droit d’Oslo incarnent la preuve vivante que l’histoire des Bardot ne s’est pas arrêtée aux polémiques d’antan.

Mais c’est lorsque la cadette, Thea Joséphine, âgée de 35 ans, a relevé la tête qu’un véritable choc visuel a traversé l’assistance. Il a suffi qu’un rayon de soleil d’hiver traverse les vitraux pour éclairer son profil, et le souffle de l’assistance s’est coupé. C’était elle. C’était Brigitte. La ressemblance est troublante, presque surnaturelle. Thea porte sur son visage l’héritage indélébile de sa grand-mère : cette même ligne de mâchoire volontaire et délicate, cette cascade de cheveux blonds indisciplinés, et surtout ce regard. Ce regard à la fois frondeur, mélancolique et farouche qui avait jadis enflammé les écrans dans “Et Dieu… créa la femme”. C’est comme si le temps s’était replié sur lui-même, effaçant soixante-dix ans d’histoire pour offrir une vision fugitive de B.B. à l’aube de sa gloire.

Cet atavisme est d’une ironie poignante. Thea a construit son existence en opposition radicale avec le destin de star, choisissant l’anonymat, le travail de l’ombre dans les médias et la culture scandinave, pragmatique et solide. Elle n’a jamais cherché à imiter son aïeule, elle n’a jamais joué les starlettes. Et pourtant, la nature impérieuse l’a marquée du sceau des Bardot. Pour les vieux amis de Brigitte présents dans la nef, voir Thea fut une expérience quasi mystique, la preuve charnelle que Brigitte ne disparaît pas tout à fait. Elle survit dans les traits de cette petite-fille qu’elle connaissait si peu, séparée par la langue et les kilomètres.

Obsèques de Brigitte Bardot : son fils Nicolas et sa petite-fille Théa très  marqués font une rare apparition - Closer

Car derrière cette image d’unité retrouvée se cache une réalité complexe. Le mur du silence entre Brigitte Bardot et ses petites-filles norvégiennes n’était pas fait de désamour, mais d’impuissance. C’était l’un des grands drames secrets de la fin de vie de la star : “Je suis l’arrière-grand-mère de petits Norvégiens qui ne parlent pas français”, confiait-elle parfois avec amertume. Comment transmettre ses souvenirs, ses colères, sa passion pour la Méditerranée quand les mots manquent ? Ce fossé linguistique a contribué à faire de Brigitte une figure lointaine, une légende abstraite pour ses propres descendantes.

Mais ce jour-là, face à la majesté de la mort, la barrière de la langue a volé en éclats. Quand Anna et Thea se sont avancées pour soutenir leur père, quand elles ont laissé couler une larme silencieuse, elles ont parlé le langage universel du cœur. Elles n’avaient pas besoin de maîtriser le subjonctif français pour exprimer leur perte. Leur présence physique valait tous les discours du monde. C’était la revanche de l’affection sur la sémantique, la preuve que le lien du sang, bien que ténu et souterrain, avait résisté à l’usure du temps.

L’émotion a atteint son paroxysme lorsque le regard de l’assemblée s’est posé sur les plus petits : trois enfants aux cheveux clairs, sages et intimidés dans leurs habits de deuil. Les arrière-petits-enfants de Brigitte Bardot, la quatrième génération. Ils étaient là, minuscules face à l’immensité de l’événement. Pour Brigitte, qui clamait préférer les animaux aux hommes, cette image finale est d’une beauté bouleversante. Elle qui pensait finir sa vie seule dans sa tour d’ivoire de la Madrague, entourée seulement de ses chiens et de ses chats, voit sa dépouille veillée par une tribu d’enfants de son propre sang. Ces petits Norvégiens ne connaissent pas la star scandaleuse, pour eux, elle est juste “Mormor”, une arrière-grand-mère un peu magique qui vivait au soleil.

Le geste d’un de ces enfants, déposant une fleur blanche sur le bois clair du cercueil, a scellé une réconciliation que Brigitte n’a peut-être pas osé espérer de son vivant. Il efface d’un coup soixante années de tourments familiaux. Il dit que la chaîne de la vie continue, obstinément. Alors que le cortège s’ébranlait vers le cimetière marin, Nicolas Charrier marchait en tête, entouré de son clan reconstitué. Le mythe de la solitude absolue de Brigitte Bardot s’est effondré pour laisser place à une réalité plus douce, plus humaine. Elle ne part pas seule. Elle part escortée par les siens, par cette famille venue du Nord qui a recousu avec patience les fils déchirés de l’histoire. Star devenue étoile, elle laisse sur terre ses petites étoiles nordiques qui continuent de briller pour elle, portant un peu de sa lumière et beaucoup de son visage vers le futur.