C’est une nouvelle qui a frappé la France avec la brutalité sèche d’une porte qui claque, un soir de réveillon où personne ne s’y attendait. Le 31 décembre 2025, Evelyne Leclercq, figure tutélaire de la télévision française, visage indissociable d’une certaine idée du bonheur cathodique, s’est éteinte. Elle est partie comme elle avait vécu ces dernières années : sans bruit, sans mise en scène, sans ces adieux larmoyants que le show-business affectionne tant. Mais ce départ, marqué par un silence absolu, laisse derrière lui un malaise palpable, une interrogation qui hante désormais tous ceux qui l’ont connue et aimée. Pourquoi ce mutisme ? Pourquoi celle qui a passé sa vie à tisser des liens, à faire se rencontrer les gens, a-t-elle choisi de quitter la scène par la sortie de service, sans un dernier mot pour son public ?

La réponse à cette question ne se trouve pas dans un scandale retentissant, mais dans une tragédie plus intime et plus profonde, celle d’une femme piégée par sa propre image. Pendant plus de quarante ans, Evelyne Leclercq a porté un masque, celui du sourire inaltérable. Speakerine, animatrice, entremetteuse bienveillante de “Tournez Manège”, elle incarnait la joie de vivre, la légèreté, la copine idéale. Elle rassurait la France, soir après soir. Mais ce rôle, qu’elle a endossé avec tant de talent, cachait une exigence impitoyable. Dès ses débuts, Evelyne avait intégré une règle d’or, une loi non écrite mais d’une violence inouïe pour les femmes de télévision : il est interdit d’aller mal. Il est interdit de montrer ses failles, sa fatigue, ou ses doutes. On attendait d’elle une lumière constante, et elle s’est épuisée à ne jamais laisser l’ampoule griller.

Ce “secret” qu’elle a gardé enfoui n’était pas un fait divers sordide, mais une souffrance existentielle. À force de sourire pour les autres, Evelyne Leclercq a fini par ne plus s’autoriser à être elle-même. La frontière entre la femme et le personnage s’est brouillée jusqu’à l’effacement. Elle rassurait les foyers français, mais qui rassurait Evelyne ? Cette discipline de fer, qui a fait son succès, est devenue sa prison. Quand les lumières se sont tamisées, quand les propositions se sont faites plus rares, non pas à cause d’une faute mais par l’usure naturelle du temps et le jeunisme cruel de l’industrie, elle n’a pas protesté. Elle n’a pas crié à l’injustice. Elle a appliqué la seule méthode qu’elle connaissait : se taire et sourire, même dans le vide.

L’histoire de sa fin de vie est celle d’un retrait progressif et douloureux. Loin d’être une retraite dorée et paisible, ces dernières années ont été marquées par une forme de solitude particulière, celle des idoles que l’on range dans les placards de la mémoire collective. On continuait de la saluer dans la rue, de lui parler de “Tournez Manège” avec nostalgie, mais personne ne s’intéressait vraiment à la femme de 70 ans qui affrontait l’âge et la maladie. Car la maladie était là, insidieuse, une “longue maladie” comme le disent pudiquement les communiqués, rongeant ses forces. Mais là encore, le réflexe conditionné a pris le dessus. Pas question de s’apitoyer, pas question de montrer un corps affaibli ou un visage marqué par la douleur. Evelyne a choisi de cacher son combat, non par orgueil, mais par fidélité à son pacte avec le public : je ne vous montrerai que le beau, le joyeux, le lisse.

Ce choix du silence total jusqu’au décès apparaît aujourd’hui comme un acte de dignité ultime, mais aussi comme le symptôme d’une immense solitude. Elle s’est isolée pour ne pas décevoir. Elle a protégé son mythe au prix de sa propre humanité. Dans ce huis clos final, seule sa fille, présence indéfectible, a été le témoin de la vérité nue, débarrassée des artifices du direct. Devant elle, enfin, Evelyne n’avait plus besoin de jouer. Elle pouvait être vulnérable. Mais pour le reste du monde, elle a verrouillé l’accès. Elle a refusé que sa fin devienne un spectacle, une consommation médiatique de plus. Elle a préféré que l’on garde d’elle l’image d’une éternelle jeunesse, quitte à partir dans l’incompréhension générale.

La cruauté de la télévision est là, dans cette manière insidieuse de faire comprendre à celles qui ont brillé qu’elles ne sont plus utiles une fois l’éclat terni. “On ne m’a pas rejetée, on a simplement cessé de m’appeler”, aurait-on pu lire entre les lignes de sa vie silencieuse. C’est un effacement poli, feutré, terrible. Evelyne Leclercq a accepté cette sentence sans mot dire, comme une bonne élève qui ne veut pas déranger la classe. Elle a disparu des écrans, puis des magazines, puis de la vie, en laissant la lumière allumée derrière elle pour que personne ne trébuche dans le noir.

Aujourd’hui, les hommages pleuvent. On loue sa gentillesse, sa bonne humeur, sa carrière exceptionnelle. Mais ces mots sonnent presque faux tant ils évitent le sujet central : le prix de ce sourire. Nous avons aimé Evelyne Leclercq tant qu’elle nous renvoyait une image positive. Aurions-nous accepté de la voir souffrir, vieillir, pleurer ? Aurions-nous supporté la vérité d’une femme fatiguée par des décennies de représentation ? Probablement pas. Et elle le savait. C’est pour cela qu’elle s’est tue. C’est pour cela qu’elle n’a rien dit avant de partir. Son silence est un miroir tendu à notre propre voyeurisme, à notre incapacité à accepter que nos icônes soient mortelles et faillibles.

En mourant ce 31 décembre, à l’aube d’une nouvelle année où tout le monde se souhaitait hypocritement “santé et bonheur”, Evelyne Leclercq nous a laissé une dernière leçon, glaçante et magnifique. Elle nous rappelle que derrière chaque visage public, il y a une zone d’ombre que la lumière des projecteurs ne fait que creuser davantage. Elle est partie avec son secret, celui d’une vulnérabilité qu’elle a jugée inavouable. Il ne reste plus qu’à espérer que là où elle est, elle n’a plus besoin de sourire pour être aimée. Adieu Evelyne, et pardon de n’avoir voulu voir que la speakerine, alors que la femme, elle, méritait tellement plus que notre simple nostalgie.