Alain Delon était-il le père d'Ari Boulogne ? La justice va rendre son  verdict dans cette "histoire de sang et d'argent"

C’est un samedi matin de mai, sous le ciel gris de Paris, que le rideau est tombé sur l’un des drames les plus longs et les plus mélancoliques de l’histoire culturelle française. Ce samedi 20 mai 2023, la nouvelle a fendu l’air avec la violence d’une détonation sourde : le corps sans vie d’Ari Boulogne, celui qui s’est battu toute sa vie pour être reconnu comme le fils de l’acteur légendaire Alain Delon, a été découvert dans son appartement du 15e arrondissement. À 60 ans, Christian Aaron Boulogne, de son vrai nom, a cessé de respirer, emportant avec lui un secret de famille qui a déchiré deux générations et alimenté les colonnes de la presse spécialisée pendant plus de six décennies. La découverte macabre a été faite aux alentours de 4 heures du matin. Ari Boulogne, qui était devenu hémiplégique et dont la santé s’était gravement dégradée au fil des années, vivait dans un état de grande fragilité. Ce décès, déjà tragique en soi, prend une tournure judiciaire immédiate puisqu’une enquête a été ouverte pour “recherche des causes de la mort”. Plus troublant encore, une personne, présentée comme sa compagne, a été placée en garde à vue pour non-assistance à personne en danger. Cette arrestation jette un voile de suspicion sur les dernières heures de celui qui n’aura connu de la lumière que les reflets indirects et souvent brûlants de ses célèbres parents.

Alors que le monde du cinéma retenait son souffle, attendant une réaction du “Samouraï”, c’est du côté de la descendance officielle d’Alain Delon qu’est venu le premier signe d’humanité. Anthony Delon, le fils aîné de l’acteur, a brisé le silence pesant avec une élégance rare. Sur son compte Instagram, il a publié un message sobre et empreint d’une tristesse profonde : “Tristesse. Repose en paix Ari. Une pensée ce soir pour ses deux enfants.” Ces quelques mots, bien que simples, pèsent des tonnes dans le contexte d’un clan Delon souvent décrit comme une forteresse imprenable. En reconnaissant publiquement la douleur de la perte d’Ari, Anthony Delon a offert à l’homme de l’ombre une forme de reconnaissance posthume que son propre père lui a obstinément refusée durant toute son existence. C’est le geste d’un frère de sang, ou du moins d’un homme qui a compris que la tragédie d’Ari Boulogne ne pouvait plus être ignorée, même si elle dérangeait l’ordre établi.

L’histoire d’Ari Boulogne est celle d’un homme prisonnier d’un visage. Né en 1962, il était le fils de Christa Päffgen, plus connue sous le nom de Nico, la muse allemande du Velvet Underground et de l’usine d’Andy Warhol. Sa naissance est le fruit d’une liaison brève mais intense entre la chanteuse au timbre sépulcral et le jeune premier du cinéma français de l’époque, Alain Delon. Le scandale éclate presque immédiatement. Delon, alors en pleine ascension mondiale, nie farouchement toute paternité. Pour lui, cet enfant n’existe pas. Mais le destin est un auteur cruel : Ari Boulogne naît avec les yeux de son père, son sourire, et cette mélancolie profonde qui fera la gloire de l’acteur. La ressemblance physique est si frappante, si indéniable, qu’elle devient pour Ari une malédiction quotidienne. Porter le visage d’un homme qui vous renie est une torture psychologique que peu de gens peuvent imaginer.

C’est ici qu’entre en scène un personnage clé de cette tragédie : Édith Boulogne, la mère d’Alain Delon. Bouleversée par la situation de cet enfant et convaincue de sa filiation, elle décide de prendre les choses en main, contre l’avis de son fils. Elle récupère le petit Ari des mains de Nico, dont la vie de bohème et les addictions aux stupéfiants rendaient l’éducation de l’enfant impossible. Édith élève Ari à Bourg-la-Reine, lui donne le nom de son mari, Boulogne, et l’entoure d’un amour maternel que l’enfant ne trouve nulle part ailleurs. Ce geste créera une rupture définitive et violente entre Alain Delon et sa propre mère. L’acteur ne pardonnera jamais à Édith d’avoir accueilli ce qu’il considérait comme une menace pour son image et sa carrière. Pour Ari, Édith était sa “maman”, tandis que Nico restait cette figure fascinante et lointaine, une mère qu’il retrouvera plus tard pour partager, tragiquement, les mêmes démons.

Alain Delon aurait été assigné en justice par son fils illégitime

La vie d’Ari Boulogne n’a été qu’une succession de tentatives désespérées pour exister par lui-même. Photographe de profession, il possédait un talent certain, capturant des images qui semblaient toujours imprégnées d’une solitude radicale. Dans son ouvrage autobiographique “L’amour n’oublie jamais”, publié en 2001, il racontait sans fard son enfance singulière, ses retrouvailles avec Nico et leur dérive commune dans l’héroïne. Il décrivait une relation fusionnelle et toxique, où la mère et le fils se partageaient les mêmes seringues, unis par une douleur que seul l’oubli chimique pouvait apaiser. Malgré cette descente aux enfers, Ari ne renonçait jamais à sa quête de vérité. En 2019, affaibli par la maladie, il avait déposé une demande de reconnaissance de paternité devant le tribunal de grande instance d’Orléans, espérant qu’un test ADN mettrait enfin un terme à des décennies de doutes. Mais la justice française s’est déclarée incompétente, invoquant le fait qu’Alain Delon était légalement résident en Suisse. Chaque porte se refermait devant lui, comme si le destin lui signifiait que son histoire ne devait jamais être officiellement écrite.

La mort d’Ari Boulogne laisse derrière elle deux enfants, orphelins de l’histoire de leur père. Elle laisse aussi un Alain Delon silencieux, peut-être hanté par l’image de ce fils qui n’a jamais été. On ne peut s’empêcher de penser à la solitude de cet appartement parisien où le corps a été retrouvé. Ari y vivait reclus, physiquement diminué par les séquelles d’un AVC qui l’avait laissé hémiplégique, dépendant de l’assistance de proches dont on questionne aujourd’hui la loyauté et la vigilance. L’enquête judiciaire devra déterminer si cet homme, qui a crié à l’aide toute sa vie par sa seule présence, a été abandonné au moment où il en avait le plus besoin. Le placement en garde à vue de sa compagne suggère des zones d’ombre inquiétantes sur les conditions d’hygiène et de soins dans lesquelles il finissait ses jours.

Au-delà de l’aspect judiciaire, c’est la dimension humaine qui bouleverse la France. Ari Boulogne était le symbole de ces “enfants de l’ombre”, nés de liaisons célèbres et condamnés à vivre dans les marges de la reconnaissance. Son existence était un reproche vivant à la perfection glacée du mythe Delon. En mourant ainsi, seul et sans avoir obtenu gain de cause, il fige pour l’éternité cette ressemblance que personne ne peut plus nier. La tristesse exprimée par Anthony Delon montre qu’au sein de la famille, le déni n’était pas unanime. Il y avait une place pour Ari, quelque part entre la douleur et le regret. Les mots “repose en paix” prennent ici tout leur sens. Pour Ari, la paix signifie sans doute la fin de ce combat épuisant contre l’évidence, la fin de cette attente d’un regard paternel qui ne s’est jamais posé sur lui avec tendresse.

L’héritage d’Ari Boulogne ne se trouve pas dans les testaments officiels ou dans les actes de naissance rectifiés. Il réside dans ses photographies, dans son livre courageux, et dans le souvenir d’un homme qui, malgré la drogue, la maladie et le rejet, a tenté de garder une forme de dignité. Il était le fils de Nico, la chanteuse à la voix d’outre-tombe, et il portait en lui cette mélancolie punk qui refusait de se plier aux convenances. En quittant ce monde le 20 mai 2023, il clôt un chapitre douloureux du cinéma français. On se souviendra de lui comme de celui qui n’a jamais cessé d’être Christian Aaron Boulogne, l’homme au visage de star et au cœur de poète écorché. Le silence d’Alain Delon aujourd’hui n’est plus un déni, c’est le point final d’une tragédie où il n’y a plus de vainqueurs, seulement des blessures que le temps ne pourra jamais tout à fait refermer.

La France regarde aujourd’hui vers le passé, vers cette époque des années 60 où tout semblait possible, mais où les secrets de famille se forgeaient avec une dureté d’acier. Ari Boulogne était la victime collatérale d’une époque qui vénérait ses idoles jusqu’à l’aveuglement. Sa mort nous oblige à regarder la part d’ombre du succès, le prix que paient ceux qui restent sur le bord du chemin alors que la caravane de la gloire passe. Que justice soit faite, non pas seulement devant les tribunaux pour les circonstances de sa mort, mais dans la mémoire collective pour l’homme qu’il a été. Ari n’était pas seulement “le fils de”, il était un individu avec ses propres luttes, ses propres joies éphémères et son immense courage. Ce soir-là, alors que les lumières de Paris s’allumaient, on pouvait presque entendre l’écho d’une chanson de Nico, accompagnant l’âme d’Ari vers un lieu où, enfin, les noms ne comptent plus et où l’amour n’oublie jamais.