La fin d'un mythe: Brigitte Bardot est décédée - 28/12/2025 à 12:17 -  Boursorama

Il est des nouvelles que l’on redoute, que l’on repousse inconsciemment, comme si certaines figures tutélaires de notre paysage culturel étaient dotées d’une immortalité de fait. Et pourtant, l’impensable est arrivé. Ce dimanche 28 décembre 2025, alors que l’année s’apprête à tirer sa révérence, elle emporte avec elle l’une des plus grandes lumières que la France ait jamais portées. Brigitte Bardot est morte. L’annonce a traversé le pays comme une onde de choc, figeant l’instant, suspendant le temps. À 91 ans, celle qui fut l’incarnation vivante du désir, de la liberté et de la révolte s’est éteinte dans sa maison de La Madrague, à Saint-Tropez, ce refuge fortifié où elle vivait recluse, entourée de ses animaux, loin du fracas d’un monde qu’elle ne comprenait plus et qu’elle jugeait souvent avec sévérité. Avec sa disparition, ce n’est pas seulement une page du cinéma qui se tourne, c’est tout le livre du XXe siècle qui se referme brutalement. Un mythe vivant disparaît, laissant la France orpheline de sa plus célèbre icône.

Pour comprendre l’ampleur du vide laissé par Brigitte Bardot, il faut remonter le fil d’une existence hors norme, une vie brûlée par les deux bouts, scindée en deux chapitres distincts et pourtant liés par une même intensité : la gloire absolue et le rejet total de cette même gloire. Née en 1934 dans le très bourgeois 16e arrondissement de Paris, la petite Brigitte reçoit une éducation stricte, mais c’est son corps, sa grâce de danseuse et sa moue boudeuse qui vont très vite la propulser dans un autre univers. Lorsqu’elle explose sur les écrans en 1956 dans “Et Dieu… créa la femme”, sous la direction de son premier mari Roger Vadim, elle ne joue pas un rôle : elle impose une présence. Pieds nus, cheveux en bataille, dansant le mambo avec une sensualité animale, elle pulvérise les carcans moraux de la France d’après-guerre. Elle n’est pas une vamp sophistiquée à l’américaine, elle est la fille d’à côté, libre, insolente, qui assume sa sexualité sans culpabilité. Elle devient instantanément un phénomène de société, un “sex-symbol” planétaire, déclenchant des passions dévorantes et des haines féroces. On l’adore ou on la brûle, mais personne ne l’ignore.

Durant deux décennies, elle sera la femme la plus photographiée du monde. Elle tourne avec les plus grands réalisateurs, prouvant à ses détracteurs qu’elle n’est pas qu’un corps sublime, mais une actrice d’une justesse instinctive. Dans “La Vérité” d’Henri-Georges Clouzot, elle est bouleversante en amoureuse tragique. Dans “Le Mépris” de Jean-Luc Godard, elle devient l’allégorie de l’art et de la beauté, immortalisée sur la musique de Georges Delerue. Elle chante aussi, avec cette petite voix unique qui fait des merveilles sur les textes de Serge Gainsbourg. “Harley Davidson”, “Bonnie and Clyde”, “Je t’aime… moi non plus” (qu’elle enregistre avant Jane Birkin), autant de titres qui façonnent la légende d’une BB solaire et provocatrice. Elle vit ses amours au grand jour, change d’hommes comme on change de robe, toujours en quête d’une passion absolue, refusant les conventions du mariage bourgeois. Elle incarne la libération de la femme bien avant l’heure, sans jamais se revendiquer féministe, simplement en vivant sa vie comme elle l’entendait.

Mais cette gloire démesurée a un prix. Brigitte Bardot étouffe. Traquée par les paparazzis qui escaladent les murs de ses villas, assaillie par les fans qui lui arrachent ses vêtements, elle vit dans une prison dorée. Sa tentative de suicide le jour de son anniversaire, en 1960, est un cri d’alarme que le public refuse d’entendre. Elle dira plus tard qu’elle a donné sa jeunesse et sa beauté aux hommes, et qu’elle a failli y laisser sa peau. C’est pourquoi, en 1973, à la surprise générale, elle décide de tout arrêter. À 39 ans, alors qu’elle est encore au sommet, elle quitte définitivement le cinéma. Ce n’est pas un coup de tête, c’est une question de survie. Elle veut donner un sens à son existence, et ce sens, elle va le trouver dans le regard des animaux.

À 91 ans, Brigitte Bardot dans un état préoccupant : “On n'y peut rien”

C’est le début de la deuxième vie de Brigitte Bardot, celle de la militante acharnée, de la “fée des bêtes”. Elle vend ses bijoux, ses robes, ses souvenirs, pour créer sa fondation. Elle part sur la banquise canadienne pour dénoncer le massacre des bébés phoques, offrant au monde des images qui feront pleurer la planète entière et qui aboutiront à l’interdiction du commerce de la peau de phoque. Elle devient la voix de ceux qui n’en ont pas. Son combat est total, radical. Elle ne fait pas de diplomatie, elle engueule les ministres, interpelle les présidents, menace, pleure, supplie. Elle utilise sa notoriété comme une arme de destruction massive contre la cruauté humaine. Grâce à elle, la condition animale devient un sujet de société majeur. Elle a ouvert la voie, elle a brisé l’indifférence.

Retirée à La Madrague, elle a vieilli sans artifice, refusant la chirurgie esthétique qui fige les visages. Elle a assumé ses rides, sa démarche devenue difficile, ses cheveux blancs. Elle est devenue cette “vieille dame indigne” qui préférait la compagnie de ses chiens, de ses chats, de ses cochons et de ses ânes à celle des humains. Ses prises de position politiques, souvent tranchées, parfois choquantes, lui ont valu des procès et des polémiques. Elle fustigeait la décadence de la société moderne, l’islamisation, la perte des traditions. On pouvait ne pas être d’accord avec elle, on pouvait être heurté par ses propos, mais on ne pouvait lui retirer une chose : sa sincérité brute. Brigitte Bardot ne mentait jamais. Elle était entière, excessive dans l’amour comme dans la colère. C’était là sa force et sa faille.

Aujourd’hui, alors que la nuit tombe sur Saint-Tropez, l’émotion est immense. Les grilles de La Madrague, habituellement closes pour protéger son intimité, deviennent le lieu de recueillement de toute une nation. Des fleurs, des bougies, des dessins d’enfants s’amoncellent. Les Tropéziens pleurent leur voisine, celle qui avait fait de leur petit port de pêche la capitale mondiale du glamour avant de le défendre contre le béton et l’argent roi. Le monde du cinéma salue la mémoire d’une étoile qui ne s’est jamais éteinte malgré son absence des écrans. Alain Delon, s’il était encore parmi nous, aurait sans doute eu les mots justes pour parler de sa “partenaire de solitude”.

La disparition de Brigitte Bardot marque la fin d’une époque bénie, celle des Trente Glorieuses, de l’insouciance, de la beauté naturelle. Elle emporte avec elle le mystère de cette alchimie qui transforme une jeune fille en icône éternelle. Mais que reste-t-il de BB ? Il reste des images sublimes, une liberté farouche qui continue d’inspirer les femmes du monde entier, et surtout, un héritage moral immense envers le monde animal. La Fondation Brigitte Bardot continuera son œuvre, c’est sa volonté la plus chère. Elle ne voulait pas d’hommage national pompeux, elle voulait que l’on continue à se battre pour sauver les animaux de la souffrance.

En ce jour de deuil, c’est une certaine idée de la France qui disparaît. Une France rebelle, romantique, panache et paradoxale. Brigitte Bardot était tout cela à la fois. Elle était Marianne. Elle a été détestée autant qu’adulée, mais elle n’a jamais laissé personne indifférent. Elle a traversé le siècle avec la grâce d’une danseuse et la force d’une guerrière. Alors que nous lui disons adieu, nous revoyons ce sourire, cette démarche chaloupée sur le sable de Pampelonne, et nous comprenons que les mythes ne meurent jamais vraiment. Ils changent simplement de dimension. Brigitte Bardot est désormais partout, dans chaque film de la Nouvelle Vague, dans chaque chanson de Gainsbourg, et dans le regard de chaque animal sauvé de la misère. Adieu BB, et merci. Merci d’avoir été si vivante, si vibrante, si humaine. Repose en paix, entourée de l’amour inconditionnel de tes bêtes, enfin loin de la cruauté des hommes.