C’est une séquence politique qui restera gravée comme l’un des moments les plus embarrassants et les plus révélateurs de ce début d’année 2026. Alors que la France tentait encore de faire entendre sa voix sur la scène européenne, le couperet est tombé, net, brutal et sans appel. Le lundi 12 janvier ne sera pas seulement retenu comme une journée d’annonces ministérielles maladroites, mais comme le jour où la souveraineté française a semblé se dissoudre dans les couloirs froids de la Commission européenne. Emmanuel Macron, qui avait fait de la protection de l’agriculture française une ligne rouge absolue, se retrouve aujourd’hui isolé, contourné et, disons-le mot, humilié par une Ursula von der Leyen inflexible. Entre une ministre des Armées qui confond engagement militaire et parc de loisirs, et une ministre de l’Agriculture incapable de cacher le désastre diplomatique en cours, le gouvernement offre le spectacle d’une équipe dépassée par les événements, naviguant à vue dans une tempête qu’elle n’a pas vu venir ou qu’elle a été incapable d’empêcher.

Le cœur du scandale réside dans l’accélération soudaine et brutale du dossier Mercosur. Ce traité de libre-échange avec les pays d’Amérique du Sud, véritable épouvantail pour les agriculteurs français qui dénoncent une concurrence déloyale, était censé être bloqué, ou du moins freiné, par la fermeté de Paris. Emmanuel Macron avait promis, juré, que la France ne laisserait pas passer un accord qui mettrait en péril ses filières d’excellence. Pourtant, la réalité qui nous frappe aujourd’hui est d’une violence inouïe. Nous avons appris que le traité sera non seulement signé le 17 janvier, mais qu’il entrera en application de manière “provisoire” et immédiate. Cette subtilité juridique est en réalité un passage en force démocratique : la Commission européenne a décidé d’activer l’accord avant même que le Parlement européen ou les parlements nationaux n’aient eu leur mot à dire. En clair, Bruxelles a décidé de passer outre l’avis des peuples, et particulièrement celui du peuple français.

L’interview de la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, sur BFMTV, restera comme le symbole de cette impuissance d’État. Interrogée sur les conséquences concrètes de cette signature imminente, la ministre est apparue hésitante, bafouillante, cherchant ses mots pour ne pas avouer l’inavouable. “Ça peut être d’application provisoire… et ça sera d’application immédiate”, a-t-elle fini par lâcher, confirmant malgré elle le pire des scénarios. Ce moment de flottement télévisuel traduit une réalité politique glaçante : la voix de la France, autrefois prépondérante dans la construction européenne, semble être devenue inaudible. Les “gardes-fous” promis, les “lignes rouges” tracées, tout cela a été balayé d’un revers de main par une technocratie européenne qui semble n’avoir “rien à foutre”, pour reprendre une expression populaire, de l’avis des pays membres récalcitrants. C’est un camouflet diplomatique majeur pour Emmanuel Macron, qui voit son influence se réduire comme peau de chagrin face à la machine bruxelloise.

Mais le malaise gouvernemental ne s’arrête pas là. Comme pour ajouter une couche de surréalisme à cette journée déjà sombre, la ministre des Armées, Catherine Vautrin, a choisi ce moment pour lancer une campagne de communication autour du “Service National Volontaire”. L’intention pouvait sembler louable : proposer aux jeunes de 18 à 25 ans une expérience de 10 mois au sein des armées. Cependant, la forme du discours a laissé les observateurs pantois. Avec un ton et des éléments de langage dignes d’une publicité pour Disney Land, la ministre a évoqué une “expérience absolument exceptionnelle”, une “magie” qui n’existe pas sans les jeunes. “Nous sommes terriblement impatients de vous retrouver”, a-t-elle lancé avec un enthousiasme qui détonnait étrangement avec la gravité de la mission militaire. On avait l’impression d’entendre la promotion d’un nouveau parc d’attractions plutôt que l’appel à servir la nation sous les drapeaux. Cette communication déconnectée, presque infantile, renforce l’image d’un exécutif qui ne sait plus sur quel pied danser, tentant de séduire la jeunesse avec des paillettes tout en étant incapable de défendre les intérêts vitaux du pays sur la scène internationale.

Cette juxtaposition de deux séquences – l’une tragique pour notre économie rurale, l’autre tragi-comique pour notre image régalienne – dessine le portrait d’un pouvoir à bout de souffle. D’un côté, nous avons des agriculteurs qui voient leur avenir s’assombrir avec l’arrivée massive de produits sud-américains ne respectant pas les mêmes normes environnementales et sanitaires. De l’autre, nous avons un gouvernement qui semble vivre dans une bulle, incapable de parler vrai, incapable d’agir fort. Le “non” de la France au Mercosur n’a été qu’un murmure emporté par le vent de la volonté de la Commission. Ursula von der Leyen a démontré qui tenait réellement les rênes du pouvoir en Europe, et ce n’est visiblement pas le locataire de l’Élysée.

Catherine Vautrin, un vrai marqueur de droite du nouveau gouvernement |  France Inter

L’application provisoire immédiate du traité est un mécanisme particulièrement pervers. Il permet de mettre en œuvre les dispositions commerciales de l’accord (baisse des droits de douane, quotas d’importation) sans attendre la longue et incertaine procédure de ratification par l’ensemble des parlements nationaux. C’est une manière de créer un fait accompli, irréversible. Une fois les flux commerciaux établis, une fois les marchés inondés, il sera politiquement et économiquement très difficile de revenir en arrière. En acceptant de subir ce calendrier, ou en échouant à le modifier, le gouvernement français porte une lourde responsabilité. Il valide, par son impuissance, une vision de l’Europe où le marché prime sur la politique, où le commerce passe avant la protection des modèles sociaux et agricoles nationaux.

La colère qui gronde dans les campagnes françaises risque de trouver ici un nouveau carburant explosif. Les agriculteurs, déjà échaudés par des années de crises successives, voient dans ce passage en force la preuve définitive qu’ils sont les variables d’ajustement de la mondialisation heureuse prônée par Bruxelles. Le sentiment de trahison est total. On leur avait promis protection et souveraineté alimentaire ; on leur offre concurrence déloyale et mépris démocratique. Et face à cette colère qui monte, la réponse du gouvernement semble se résumer à des bégaiements sur les plateaux télé et à des clips promotionnels lunaires sur l’armée. Il y a un décalage effrayant entre la gravité de la situation et la légèreté de la réaction politique.

Emmanuel Macron, qui aime se présenter en champion de l’Europe, se retrouve pris à son propre piège. Son Europe, celle qu’il défendait avec ferveur, est en train de se retourner contre lui, ou du moins contre les intérêts de ceux qu’il est censé représenter. L’humiliation est double : elle est personnelle, car elle expose sa faiblesse diplomatique, et elle est nationale, car elle place la France dans la position du partenaire que l’on n’écoute plus. Le “couple franco-allemand”, moteur historique de l’Union, semble avoir grippé, l’Allemagne poussant fort pour cet accord Mercosur favorable à son industrie automobile, au détriment de l’agriculture française. La France se retrouve seule, isolée, et forcée d’avaler une couleuvre historique.

Dans ce contexte, la communication maladroite de Catherine Vautrin apparaît comme un symptôme supplémentaire d’une perte de sens au sommet de l’État. En essayant de “vendre” l’armée comme un produit de consommation fun et magique, on vide de sa substance la notion même d’engagement. On ne sert pas son pays pour la “magie”, on le sert par devoir, par conviction, parfois par nécessité, mais jamais comme on irait faire un tour de manège. Cette infantilisation du discours public est insupportable pour des citoyens qui attendent de la gravité et de la hauteur de vue. Alors que le pays traverse des crises multiples, on attend des ministres qu’ils soient des hommes et des femmes d’État, pas des animateurs de club de vacances ou des commentateurs impuissants de décisions prises ailleurs.

Ce 12 janvier 2026 marque peut-être un tournant. Le tournant où le masque de la “puissance” française en Europe est tombé pour de bon. Le traité Mercosur va s’appliquer, les bœufs et les volailles sud-américains vont arriver, et le gouvernement français regardera le train passer, impuissant, tout en essayant de nous convaincre que tout va bien se passer. C’est une leçon cruelle de realpolitik : en l’absence de rapport de force réel, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Et aujourd’hui, les Français, et particulièrement les agriculteurs, ont l’amère impression d’avoir été bien mal écoutés, et surtout, bien mal défendus. L’humiliation d’Emmanuel Macron par Ursula von der Leyen n’est pas qu’une anecdote de sommet européen ; c’est le révélateur d’une France qui ne sait plus se faire respecter, dirigée par une élite qui semble avoir perdu le contact avec la réalité du terrain et la rudesse des rapports de force internationaux.