À première vue, l’histoire entre Isabelle Boulay, icône québécoise de la chanson francophone, et Éric Dupond-Moretti, l’un des avocats les plus redoutés de France devenu ministre de la Justice, ressemblait à un roman moderne. C’était la rencontre improbable de deux mondes : l’un façonné par la poésie, la sensibilité et le silence des loges ; l’autre enraciné dans les tribunaux, les micros agressifs et les luttes politiques sans merci. Tout aurait dû les opposer, et pourtant, ils ont voulu croire qu’ils pouvaient fusionner ces univers. Isabelle y croyait peut-être encore plus qu’Éric, cherchant un ancrage pour survivre à la scène.

Mais aujourd’hui, à 53 ans, la chanteuse brise enfin le silence. Son récit n’a rien d’un simple règlement de comptes sentimental. C’est une plongée brutale dans la violence psychologique, le contrôle invisible et l’usure émotionnelle qui peuvent gangrener une relation, même lorsque les caméras ne cessent de sourire au couple. Les confidences qu’elle accepte désormais de livrer dévoilent des années de tension, souvent imperceptibles mais corrosives, jusqu’à devenir invivables. Son témoignage éclaire une zone sombre où se mêlent ambition politique, solitude d’artiste, jalousie étouffée et ce qu’elle appelle aujourd’hui “la mécanique froide de l’autorité masculine quand elle s’invite dans le foyer”.

Lorsque leurs regards se croisent pour la première fois en 2016, Isabelle revient d’une tournée épuisante. Elle cherche une protection. Éric, alors avocat star, la fascine par sa force brute. “J’avais l’impression d’être attendue quelque part”, confie-t-elle. Mais dès les débuts, des fissures invisibles apparaissent. Il impose le rythme, le ton, les sujets. Très vite, une normalité s’installe : le travail de l’avocat passe avant tout. Isabelle minimise ses propres besoins, pensant agir par amour mature. Elle ne sait pas encore qu’elle est en train de perdre sa voix hors de la scène.

Tout bascule en 2020, lorsque Dupond-Moretti est nommé ministre de la Justice. Leur vie privée devient un territoire politique surveillé. Isabelle cesse de voir l’homme qu’elle aimait pour ne voir qu’un ministre tendu, obsédé par les attaques. Son rôle à elle ? Être irréprochable, sourire, ne pas gêner. C’est le début de ce qu’elle nomme “la période de l’horreur silencieuse”. Isabelle ne parle pas de coups, mais de comportements qui ont creusé un trou dans son âme. Des soirées où il la reprend sur des détails insignifiants devant des invités, la faisant passer pour moins intelligente qu’elle ne l’est. Des remarques sur son métier : “Tu sais chanter, oui, mais tu ne vas pas changer le monde avec une chanson, toi.”

À mesure que la carrière politique de son compagnon s’intensifie, la jalousie devient contrôle. Il surveille ses déplacements, questionne ses collaborations avec une agressivité insidieuse, prétextant la protéger des “prédateurs” du show-business. En réalité, le seul prédateur était le contrôle qu’il exerçait sur sa liberté. La chanteuse confie avoir annulé des projets, un album, une tournée, simplement pour éviter des disputes interminables. “J’ai abandonné des parties de ma vie pour éviter de perdre un homme qui finalement m’avait déjà perdue depuis longtemps.”

Plus l’exposition médiatique augmente, plus Isabelle se sent seule. Éric est absent physiquement et émotionnellement, rentrant le soir “comme un juge dans son tribunal”. Elle devient l’exutoire de son stress. Un soir, elle ressent la peur. Pas la peur d’être frappée, mais celle de ne plus se reconnaître dans le regard de l’homme qu’elle aimait. Elle comprend qu’elle est devenue un décor. Elle tente de reprendre son autonomie en écrivant seule le soir, mais il le vit comme une trahison.

La relation sombre dans le “Gaslighting”, cette manipulation psychologique où l’un fait douter l’autre de sa propre réalité. “Tu inventes, tu dramatises”, lui répète-t-il quand elle exprime son malaise. Isabelle finit par douter de son propre jugement. Elle s’isole, s’éloigne de ses amis pour éviter les scènes. Elle ne vit plus pour elle-même, mais à travers la peur de ses réactions. Elle sombre dans une fatigue émotionnelle profonde, ne dort plus, oublie ses textes. “Je n’étais plus en vie, je survivais.”

C’est une psychologue consultée en secret qui posera le mot salvateur : “emprise”. Isabelle commence alors à documenter mentalement ce qu’elle vit. Ce qui la sauve, c’est la musique. Un soir, elle chante seule une vieille chanson québécoise et réalise : “Si je peux encore chanter, alors je peux encore vivre.” Elle prépare son départ, lentement, reconstruisant son réseau professionnel dans l’ombre.

La rupture définitive survient après un échange glacial. Alors qu’elle tente de lui parler d’un projet qui lui tient à cœur, il lâche : “Fais ce que tu veux, ça ne change rien.” Ces mots sont une gifle. Elle comprend qu’il n’y a plus d’amour. Quelques jours plus tard, elle lui annonce son départ. La réaction d’Éric n’est pas celle d’un amoureux éconduit, mais d’un politique menacé : “Tu veux vraiment foutre ma vie en l’air maintenant ? Tu vas déclencher un scandale, ce sera pire pour toi que pour moi.”

Isabelle part à l’aube, avec deux valises, laissant tout derrière elle pour emporter sa vérité. Elle se réfugie au Québec. Le silence d’Éric, qui espérait qu’elle se tairait pour préserver leur image, est brisé lorsqu’elle remonte sur scène et lance : “Quand une femme retrouve sa voix, elle retrouve sa vie.” Les médias s’emparent de l’affaire. Isabelle parle, raconte le contrôle, l’isolement. Éric tente de nier, parlant de “séparation douloureuse”, mais le public soutient la chanteuse.

Aujourd’hui, Isabelle Boulay vit loin du tumulte. Elle écrit, chante et aime de nouveau, librement. Elle ne regrette rien, sauf de ne pas être partie plus tôt. Son témoignage est un acte de résistance, un hymne à la liberté pour toutes les femmes sous emprise. “N’attendez pas que votre lumière s’éteigne, vous méritez d’être aimée, pas possédée”, conclut-elle. Isabelle Boulay n’est plus une victime, elle est redevenue l’artiste entière et la femme forte qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.