Isabelle Adjani : À 70 ans, l’icône brise enfin le silence sur son “seul” véritable amour et la blessure secrète de sa vie

“Dans une espèce de bain, euh, qui peut être une forme de bouillon de culture parfois ou alors un bouillon sans culture…” Il existe des vérités que l’on n’ose pas dire avant d’avoir tout perdu. Et puis un jour, presque à la fin du chemin, elles remontent à la surface sans prévenir. Après soixante-dix ans, Isabelle Adjani a laissé échapper une phrase qui a fait l’effet d’un séisme silencieux : “Il y a eu un homme dont elle ne s’est jamais remise.” Elle ne parlait ni d’un scandale, ni d’un regret spectaculaire, ni d’une histoire longue et paisible. Elle parlait d’une absence. D’un amour qui n’a pas duré, mais qui a façonné toute une vie.

Pendant des décennies, Isabelle Adjani a protégé ce secret avec une détermination presque féroce. Même ses proches savaient qu’il existait une zone interdite, un nom que l’on ne prononçait pas. Ce n’était pas de la pudeur, c’était une blessure encore ouverte. À l’extérieur, le public voyait une légende : cinq Césars, une carrière hors norme, une beauté devenue mythe. Isabelle Adjani incarnait la passion, la douleur, la folie amoureuse à l’écran. Mais derrière cette image, il y avait une femme qui avait appris très tôt que l’amour pouvait coûter cher. Trop cher. À chaque triomphe correspondait une solitude plus profonde. À chaque rôle marquant, une distance supplémentaire avec sa propre vie. Quand elle regarde son parcours aujourd’hui, elle ne parle pas de regret, elle parle de prix à payer. La célébrité lui a offert l’admiration, les récompenses, l’éternité du cinéma, mais aussi la méfiance, l’exposition permanente et cette impression de ne jamais pouvoir aimer sans se mettre en danger.

Pourtant, au milieu de toutes les tempêtes qu’elle a traversées, une relation se distingue. Non pas parce qu’elle fut la plus longue, mais parce qu’elle fut la seule à laisser une trace impossible à effacer. Bien avant d’oser prononcer cette vérité à voix haute, Isabelle Adjani avait déjà vécu un amour si intense qu’il a redéfini sa manière d’exister. À l’époque, elle était déjà une icône, mais une icône fatiguée, usée par les rumeurs, la pression et l’image écrasante de la “plus belle femme du cinéma français”. Lui, de son côté, entrait dans une période de reconnaissance mondiale. Deux artistes au sommet, mais intérieurement fragiles, se rencontrant à un moment où aucun des deux n’était préparé à aimer sans se perdre. Pendant longtemps, Isabelle a refusé toute nostalgie. Elle n’a jamais cherché à réécrire l’histoire, ni à embellir le passé. Elle a préféré le silence. Un silence lourd, constant, presque protecteur. Car certaines douleurs ne supportent pas la lumière, et certaines histoires, si on les raconte trop tôt, risquent de nous détruire une seconde fois.

Ce n’est qu’avec l’âge, lorsque les attentes du monde se sont enfin tues, qu’elle a trouvé la force de reconnaître ce qu’elle avait toujours su : cet homme n’était pas un simple chapitre. Il était le point de fracture. Celui après lequel plus rien n’a été tout à fait pareil. L’homme dont l’absence a compté davantage que toutes les présences qui ont suivi. Mais pour comprendre pourquoi cet amour a laissé une empreinte aussi profonde, il faut remonter bien plus loin. Bien avant la célébrité, bien avant les caméras et les tapis rouges. Il faut revenir à une enfance où l’amour n’était jamais un refuge, mais déjà un risque. Et c’est précisément là que commence la véritable histoire.

Pour comprendre pourquoi Isabelle Adjani a été si profondément marquée par cet amour perdu, il faut revenir à un endroit dont elle parle rarement, presque à contrecœur : son enfance. Bien avant les Césars, avant les applaudissements et les projecteurs, il y avait une petite fille qui a grandi sans jamais avoir la certitude d’être vraiment à sa place. Isabelle Adjani naît dans une famille où les silences pèsent plus lourd que les mots. Un père algérien, Mohammed Chérif Adjani, ancien mécanicien marqué par la guerre, l’exil et une fatigue intérieure qu’il ne savait pas exprimer. Une mère allemande, Augusta, rigide, distante, convaincue que les émotions sont des faiblesses qu’il vaut mieux taire. À la maison, on ne crie pas, on ne se dispute pas, mais on ne se prend pas non plus dans les bras. L’amour existe sans doute, mais il n’est jamais formulé, jamais rassurant.

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Isabelle grandit ainsi dans un foyer où l’on apprend très tôt à se protéger, à parler plusieurs langues mais à ne jamais dire ce que l’on ressent vraiment. À observer, à anticiper, à deviner les humeurs pour éviter les conflits. Cette enfance sans tendresse explicite forge chez elle une conviction profonde : aimer, c’est s’exposer. Et s’exposer, c’est risquer d’être abandonné. La seule véritable chaleur qu’elle connaîtra viendra de son frère cadet, Éric. Une âme sensible, fragile, qu’Isabelle protège instinctivement, presque comme une mère avant l’heure. Très jeune, elle comprend que l’amour peut aussi être une responsabilité écrasante. Aimer, ce n’est pas seulement recevoir, c’est porter l’autre, parfois jusqu’à l’épuisement. Cette dynamique la marquera à vie.

Lorsqu’elle entre à la Comédie-Française à un âge exceptionnellement jeune, Isabelle n’est pas une enfant insouciante. Elle est déjà armée émotionnellement. Sur scène, elle excelle parce qu’elle sait ressentir intensément. Mais ce que le public admire comme un don est aussi une stratégie de survie. Elle transforme la douleur en jeu, le manque en interprétation. Très tôt, elle apprend que le chagrin peut devenir une force, à condition de rester sous contrôle. Le succès arrive vite, trop vite. Les rôles tragiques, les héroïnes blessées, les femmes abandonnées semblent la poursuivre. Dans “L’Histoire d’Adèle H.”, elle incarne une passion destructrice avec une telle vérité que François Truffaut lui-même s’inquiète pour sa santé mentale. Isabelle ne joue pas la souffrance, elle la connaît intimement. Et plus le public l’acclame, plus une idée s’ancre en elle : l’amour et la douleur sont indissociables.

À l’âge où d’autres apprennent à faire confiance, Isabelle apprend à se méfier. Elle anticipe la perte avant même qu’elle ne survienne. Elle préfère partir plutôt que d’attendre d’être quittée. Cette peur de l’abandon, née dans l’enfance, devient un fil invisible qui traverse toutes ses relations futures. Elle aime, oui, intensément, mais toujours avec un pied déjà tourné vers la sortie. Ce schéma se répète. Des hommes entrent dans sa vie, passionnés, fascinés par son aura, mais incapables de combler ce vide ancien. Isabelle donne beaucoup, parfois trop. Et lorsqu’elle sent que l’équilibre menace de se rompre, elle s’éloigne. Non par cruauté, mais par instinct de survie. Aimer, pour elle, n’a jamais été un refuge sûr. C’est un terrain miné. Sans le savoir, cette petite fille qui n’a jamais été rassurée émotionnellement prépare le terrain du drame à venir. Car un jour, Isabelle rencontrera un homme qui ne partira pas brutalement, ni dans la colère, ni dans le scandale. Un homme qui s’effacera dans le silence. Et pour quelqu’un qui a passé sa vie à craindre l’abandon, ce silence-là sera plus destructeur que toutes les ruptures bruyantes.

Avant que Daniel Day-Lewis ne bouleverse définitivement sa trajectoire intime, Isabelle Adjani a connu l’amour à plusieurs reprises. Des histoires intenses, parfois orageuses, souvent médiatisées. Aux yeux du public, sa vie sentimentale semblait aussi flamboyante que sa carrière. Mais derrière les apparences, aucune de ses relations n’a réellement atteint le cœur de sa peur la plus ancienne. Aucune n’a réussi à la briser. Il y a eu André Dussollier, tendre, admiratif, profondément attaché à elle. Un amour sincère, mais rapidement étouffé par la pression d’une célébrité soudaine et envahissante. Isabelle sentait déjà que l’équilibre était fragile. Elle donnait beaucoup mais se retenait toujours de s’abandonner entièrement. Puis Francis Huster, compagnon passionné, engagé, presque fusionnel. Il l’aimait, mais lui reprochait ses choix, ses départs, sa décision de quitter la Comédie-Française. Là encore, l’amour se heurta à la liberté farouche d’Isabelle, à son besoin irrépressible de ne jamais se sentir enfermée.

Bruno Nuytten, père de son premier fils Barnabé, partageait avec elle une obsession artistique profonde. Ensemble, ils créaient, ils vibraient, ils se comprenaient intellectuellement. Mais émotionnellement, quelque chose manquait. Isabelle ressentait toujours cette distance, cette impossibilité de se reposer pleinement dans les bras de l’autre. L’amour existait, mais il ne guérissait rien. Alain Souchon lui offrit une douceur différente, presque apaisante. Une relation plus discrète, moins tourmentée. Pourtant, leurs chemins divergèrent naturellement. Il n’y eut ni drame, ni fracture, simplement la conscience que cette histoire, aussi belle soit-elle, ne toucherait jamais les zones les plus vulnérables de son être. Même lorsqu’elle croisa des figures internationales comme Warren Beatty, l’intensité se heurta à une autre forme d’étouffement : sa possessivité la faisait reculer. Isabelle, qui avait passé sa vie à anticiper la perte, ne supportait pas l’idée d’être possédée. Aimer, oui. Être enfermée, jamais.

À travers toutes ces relations, un constat s’impose : Isabelle Adjani n’a jamais cessé d’aimer, mais elle a toujours su partir avant que la douleur ne devienne irréversible. Ces hommes ont compté, ils ont laissé des souvenirs, parfois de la mélancolie, mais aucun n’a déclenché ce point de non-retour. Aucun n’a fissuré l’armure construite depuis l’enfance. Avec le recul, elle le reconnaîtra elle-même : ces amours-là, aussi intenses qu’ils aient pu être, restaient en surface. Ils ne touchaient pas à ce noyau intime où se mêlaient la peur de l’abandon, le besoin de reconnaissance et le désir secret d’un avenir stable qu’elle n’osait imaginer. Isabelle vivait ces histoires avec passion, mais sans projection. Elle aimait sans croire vraiment que cela pouvait durer. C’est précisément ce qui rendra la rencontre suivante si différente. Pour la première fois, Isabelle ne se contentera pas de ressentir. Elle se projettera. Elle imaginera un futur, une famille, une continuité. Et c’est là que tout basculera. Car Daniel Day-Lewis n’arrive pas dans sa vie comme les autres. Il ne la rassure pas, il ne la sécurise pas. Il la renvoie à elle-même, à ses failles, à ses espoirs les plus enfouis.

Lorsque Isabelle Adjani rencontre Daniel Day-Lewis à la fin des années 1980, rien ne ressemble à une romance classique. Il n’y a ni promesses appuyées, ni déclarations théâtrales. Il y a d’abord une reconnaissance silencieuse. Deux artistes qui se regardent et comprennent presque instantanément qu’ils partagent la même brûlure intérieure. Tous deux sont au sommet de leur art, adulés, respectés, mais profondément seuls. Daniel Day-Lewis n’est pas un homme facile à aimer. Il vit dans ses rôles avec une intensité presque inquiétante. Il disparaît pendant des mois, se coupe du monde, se transforme jusqu’à l’effacement. Pour lui, l’art n’est pas un métier, c’est une immersion totale, parfois au détriment de la réalité. Isabelle le sait. Elle comprend cette exigence parce qu’elle la porte elle-même depuis toujours. Mais comprendre n’empêche pas de souffrir.

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Entre eux, la passion est immédiate. Le public y voit un couple fascinant, mystérieux, presque mythique. Les photographies montrent des regards profonds, une complicité rare. Mais derrière les portes closes, l’amour se vit sur une ligne de crête. Isabelle, marquée par une enfance instable, a besoin de signes, de présence, de continuité. Daniel, lui, est un homme de silences, d’absences, de retraits soudains. Il ne rassure pas, il s’efface. Et pourtant, jamais Isabelle ne s’est sentie aussi vivante. Avec lui, elle ose parler d’avenir, une chose qu’elle n’avait jamais faite auparavant. Elle imagine une famille, une stabilité possible, peut-être même une réparation de ce qu’elle n’a jamais connu enfant. Pour la première fois, l’amour n’est pas seulement une intensité émotionnelle, mais une projection, une promesse silencieuse. Les amis du couple le diront plus tard : Isabelle n’a jamais autant rayonné que durant ces premières années avec Daniel. Elle semblait apaisée, ancrée, presque confiante.

Mais sous cette apparente sérénité, les tensions s’accumulent. Les tournages éloignent Daniel. Son engagement absolu dans ses rôles le rend parfois inaccessible. Isabelle attend, espère, s’inquiète. Chaque silence ravive une peur ancienne. Lorsqu’elle découvre qu’elle est enceinte, tout change. Cette grossesse devient pour elle un symbole puissant : celui d’un nouveau départ, d’un cycle brisé. Elle croit que cet enfant scellera enfin ce futur qu’elle n’osait espérer. Mais pour Daniel, la nouvelle agit comme un vertige. La paternité implique une présence, une constance qu’il ne sait pas offrir. Pris entre l’exigence implacable de son art et la réalité d’une vie de famille, il se replie. Il n’y aura pas de dispute spectaculaire, pas de trahison visible. Seulement une lente disparition. Des appels de moins en moins fréquents, des silences de plus en plus lourds.

Et pour Isabelle, ce silence est insupportable. Il réactive toutes les blessures de l’enfance, toutes les peurs enfouies. Elle tente de s’accrocher, de comprendre, de sauver ce qui peut encore l’être. Mais l’amour ne suffit pas toujours. Quelques mois avant la naissance de leur fils Gabriel-Kane, Daniel part. Sans colère, sans éclat. Il s’éloigne comme on se retire d’un rôle trop douloureux à jouer. Pour Isabelle, c’est un choc d’une violence inédite. Elle a connu les rumeurs, les scandales, les humiliations publiques, mais jamais une douleur aussi intime. Cette rupture n’est pas une fin, c’est un effondrement intérieur. À cet instant précis, Isabelle Adjani comprend que cet homme n’était pas un amour de passage. Il était la faille. Celle qui allait redéfinir toute sa vie après lui. Car lorsqu’un amour s’achève dans le silence, il ne se termine jamais vraiment. Il continue à vivre, enfoui dans chaque décision, chaque fuite, chaque renoncement.

Après le départ de Daniel Day-Lewis, la vie d’Isabelle Adjani ne s’effondre pas brutalement, elle se vide. C’est une différence essentielle. Il n’y a pas de cris, pas de scandale public, pas de mise en scène dramatique. Il y a un silence lourd, continu, qui l’envahit tout entier. Un silence dans lequel elle doit pourtant continuer à vivre, à respirer, à porter un enfant. Isabelle est enceinte, seule et terrifiée. Pas seulement à l’idée d’être mère célibataire sous le regard impitoyable des médias, mais à celle de revivre l’abandon sous sa forme la plus primitive. Cette peur, elle la connaît depuis l’enfance. Mais cette fois, elle n’est plus une enfant. Elle est une femme célèbre, exposée, vulnérable. Et pour la première fois, elle choisit de ne plus affronter le monde de face.

En 1996, Isabelle quitte Paris. Elle part pour Genève, invoquant une ancienne loi suisse qui protège les mères dans les litiges de garde. Officiellement, il s’agit d’un choix juridique. Officieusement, c’est une fuite. Une fuite nécessaire. Elle l’admettra plus tard sans détour : elle est partie parce que la douleur était trop lourde à porter. Parce que rester signifiait se confronter chaque jour à l’absence de l’homme qu’elle aimait encore. Genève n’est pas un refuge glamour. C’est un endroit discret, presque austère. Un lieu où disparaître. Là-bas, Isabelle cherche avant tout une chose : la sécurité. Pour son fils Gabriel, mais aussi pour elle-même. Elle a besoin de distance. Non pas de Daniel, mais des souvenirs de ce qu’ils auraient pu être, de ce futur qu’elle avait osé imaginer et qui s’est effondré sans un mot.

L’exil a un prix. Isabelle le paie immédiatement. Sa carrière ralentit brutalement. Non parce que les rôles disparaissent, mais parce qu’elle les refuse. Elle ne supporte plus de se voir à l’écran. Jouer l’amour, la joie, la colère lui semble soudain indécent. Comment incarner des émotions qu’elle ne ressent plus ? Comment feindre la passion quand la sienne l’a laissée exsangue ? Elle s’éloigne des cérémonies, des interviews, des tapis rouges. La femme que le cinéma français avait élevée au rang d’icône choisit l’effacement. Ce retrait surprend, inquiète, alimente les rumeurs. Mais Isabelle s’en moque. Pour la première fois de sa vie, elle ne cherche plus à plaire. Elle cherche à tenir debout.

Pendant ces années de retrait, la tragédie frappe encore. Son père meurt, emportant avec lui des mots qui n’ont jamais été dits. Sa mère disparaît à son tour, laissant derrière elle une relation faite de distance et de silences. Mais la blessure la plus profonde viendra plus tard, en 2010. Son frère Éric, celui qu’elle a toujours protégé, succombe à ses démons : addiction, dépression, fragilité. Isabelle a tout tenté pour le sauver. En vain. “Ne pas avoir pu sauver quelqu’un qu’on aime, c’est l’échec le plus terrible”, dira-t-elle plus tard. Cette perte la vide complètement. Elle a l’impression que tout ce qu’elle a aimé finit par lui être arraché. Et au milieu de ce chaos intime, un nom reste absent : Daniel Day-Lewis. Elle ne le prononce jamais, ni en public, ni en privé. Comme si le dire risquait de rouvrir une plaie qu’elle a passé des années à tenter de refermer.

Les décennies passent. Isabelle affronte aussi des scandales judiciaires, des accusations, des procès médiatisés. Une fois encore, elle est jugée, scrutée, soupçonnée. Mais même dans ces moments de tempête publique, elle parle de tout sauf de lui. De ses parents, de ses fils, de sa solitude, de ses combats. Jamais de Daniel. Le silence est total, presque sacré. Car certaines histoires sont trop douloureuses pour être racontées. Certaines absences deviennent des présences silencieuses qui accompagnent chaque choix, chaque renoncement. Daniel n’est plus dans sa vie, mais il n’a jamais cessé d’en être le centre invisible. Et Isabelle le sait. Elle le ressent. Mais elle n’est pas encore prête à l’admettre. Il faudra du temps, beaucoup de temps. Une autre étape de la vie, celle où l’on ne fuit plus, où l’on n’a plus rien à prouver, celle où l’on ose enfin regarder son passé sans trembler.

Isabelle Adjani s’en approche lentement. Et avec elle, la vérité qu’elle a repoussée pendant des décennies commence à frapper à la porte, annonçant une confession que personne n’attendait, peut-être même pas elle. Il arrive un moment dans la vie où l’on ne fuit plus. Pas parce que la douleur a disparu, mais parce qu’elle a cessé de faire peur. Pour Isabelle Adjani, ce moment est venu tard, très tard. À l’approche de ses 70 ans, elle entre dans une période qu’elle avait longtemps redoutée : vieillir dans une industrie obsédée par la jeunesse, le désir et l’illusion de l’éternel. Mais au lieu de lutter, Isabelle choisit une autre voie. Elle se retire, non plus par chagrin comme autrefois, mais par lucidité.

Elle refuse certains rôles, non par caprice, mais parce qu’elle ne veut plus être regardée comme une icône figée. “Je ne voulais plus être jugée sur mon apparence”, disait-elle. “Je voulais qu’on se souvienne de ce que je ressentais.” Pour une actrice qui a bâti sa carrière sur l’émotion brute, c’est un aveu immense. Elle partage désormais sa vie entre la Suisse et le Portugal, à Carcavelos, loin du tumulte parisien. Elle s’installe dans un lieu modeste, presque monastique. Elle lit, écrit, marche au bord de la mer. Elle s’occupe de ses fils, protège une solitude calme, choisie. Isabelle se décrit comme une femme solitaire qui n’aime pas se sentir seule. Un paradoxe qu’elle assume pleinement, car cette solitude n’est plus une fuite, c’est un équilibre.

Ses fils deviennent le centre de sa vie. Barnabé poursuit la musique avec discrétion. Gabriel-Kane, le fils qu’elle a eu avec Daniel Day-Lewis, avance entre musique et mode, portant en lui le poids d’un héritage immense. Pour Isabelle, Gabriel n’est pas seulement son enfant. Il est la trace vivante d’un amour qu’elle n’a jamais vraiment quitté. Une présence qui rappelle chaque jour ce qui aurait pu être. Pendant longtemps, elle évite encore de nommer cet amour. En 2016, interrogée sur sa relation avec Daniel Day-Lewis, elle lâche simplement : “Les passions ne deviennent jamais des amitiés.” Une phrase lourde de sens. Une phrase qui dit tout sans rien révéler. À ce moment-là, elle se protège encore. Elle protège l’homme, elle protège l’histoire. Et peut-être surtout, elle se protège elle-même.

Puis vient le tournant, en 2023, lors d’un podcast enregistré presque incidemment. Une question apparemment anodine lui est posée : “A-t-elle déjà repoussé quelque chose qui aurait pu changer sa vie ?” Isabelle se tait longtemps. Ce silence, une fois encore, parle avant elle. Et lorsqu’elle répond, les mots tombent, simples, presque dépouillés. Elle n’a jamais su rester. Elle a toujours choisi de partir, par peur, par instinct de survie. Ce jour-là, sans prononcer son nom publiquement, elle reconnaît enfin ce que tout son parcours laissait deviner : il y a eu un amour unique. Un amour assez fort pour la faire changer de pays, assez douloureux pour la faire disparaître pendant des années, assez marquant pour qu’elle ne puisse jamais le transformer en amitié.

Plus tard, dans des confidences privées, elle dira enfin la phrase qu’elle avait gardée enfermée pendant des décennies : “Je pense que Daniel a été l’amour de ma vie.” Non pas parce que leur histoire a duré (elle n’a pas duré), non pas parce qu’ils ont construit une famille (ils ne l’ont pas fait), mais parce qu’il a été le seul homme avec lequel elle a imaginé un avenir. Le seul dont l’absence a eu le goût d’une perte d’elle-même. À ses yeux, l’amour ne se mesure pas en années, mais en traces. En choix faits pour se protéger. En blessures, celles que l’on passe sa vie à tenter de comprendre. Aujourd’hui, Isabelle n’attend plus l’amour. Elle ne le craint plus non plus. Elle le porte simplement en elle comme un souvenir, une vérité apaisée. Après une vie passée à résister à la vulnérabilité, elle a enfin accepté de la nommer. Et peut-être est-ce là sa plus grande liberté.