L’ambiance était électrique, pour ne pas dire explosive, ce matin dans les studios d’Europe 1. C’est l’un de ces moments de radio où la tension est palpable, où chaque mot pèse une tonne et où les masques tombent avec un fracas assourdissant. Pascal Praud, fidèle à sa réputation de franc-tireur du paysage audiovisuel français, a décidé de briser l’omerta qui règne souvent dans le petit monde feutré de la télévision. Au cœur de cette tempête médiatique et politique : Nagui, l’animateur star du service public, dont l’image lisse et sympathique vient de se fissurer brutalement sous le poids de révélations financières et d’une polémique d’une rare violence.

Tout part d’une investigation qui dérange, celle menée par Charles Alloncle, rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public. Ce député courageux a osé poser les questions qui fâchent, celles que l’on chuchote habituellement dans les couloirs sans jamais oser les formuler à voix haute. Il a mis les pieds dans le plat en déclarant publiquement que Nagui serait, selon toute vraisemblance, la personne s’étant le plus enrichie sur les dix dernières années grâce à l’argent public en France. Une affirmation qui a l’effet d’une bombe dans un pays où la gestion des deniers de l’État est un sujet plus sensible que jamais.

Les chiffres avancés donnent le vertige et justifient à eux seuls l’onde de choc qui traverse actuellement le PAF. On parle d’un chiffre d’affaires annuel avoisinant les 13 millions d’euros versés par France Télévisions à la société de production de l’animateur. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Charles Alloncle a également pointé du doigt la participation de Nagui dans le géant de la production Banijay, estimée à 5 %, une part qui vaudrait la coquette somme de 250 millions d’euros. Face à un tel empire financier bâti en grande partie grâce aux commandes du service public, la question de la transparence devient non seulement légitime, mais impérative.

Cependant, ce n’est pas tant la richesse de l’animateur qui a mis le feu aux poudres ce matin, mais sa réaction jugée indigne et “hors sol” par Pascal Praud et son équipe. Au lieu de répondre sur le fond, au lieu de justifier les coûts de ses émissions ou d’expliquer ses marges, Nagui a choisi l’attaque personnelle, virulente et, selon les observateurs, totalement déplacée. Dans un long message publié sur les réseaux sociaux, l’animateur de “Taratata” a tenté de discréditer le rapporteur en s’attaquant à… ses origines et ses supposées préférences alimentaires !

Pascal Praud, sidéré par ce procédé, a lu à l’antenne les passages de cette réponse lunaire. Nagui écrit : “Certaines mauvaises langues me disent que vous n’aimez pas les végétariens… D’autres me disent que ce sont mes origines égyptiennes”. Une défense que le journaliste d’Europe 1 qualifie de manœuvre grossière de diversion. “Lorsqu’on ne peut pas attaquer le raisonnement, on attaque le raisonneur”, a tonné Praud, dénonçant une tentative de “disqualification” d’un homme qui ne fait que son travail de contrôle parlementaire. Accuser un élu de racisme ou de xénophobie parce qu’il interroge l’utilisation de 4 milliards d’euros d’argent public relève, pour les chroniqueurs présents autour de la table, de la diffamation pure et simple.

C’est là que le débat prend une tournure plus profonde et plus inquiétante sur l’état du débat public en France. Comment une personnalité aussi influente que Nagui peut-elle se permettre de balayer des questions d’intérêt général en jetant l’anathème sur un député ? Pour Pascal Praud, c’est le signe d’une fébrilité et d’un manque d’arguments de fond. Le rapporteur Charles Alloncle, loin d’être un inquisiteur malveillant, réalise un “constat clinique” sur une situation financière. Il cherche à savoir où va l’argent, comment il est utilisé, et si les contribuables en ont pour leur argent. En réponse, il se voit traité implicitement de raciste. “C’est insupportable”, a martelé Praud, soulignant l’injustice faite à un homme qui “dérange” parce qu’il appuie là où ça fait mal.

Mais l’animateur d’Europe 1 ne s’est pas arrêté là. Il a élargi le débat sur la pertinence même de la programmation du service public. Pourquoi France Télévisions, qui affiche un déficit considérable et se voit contrainte de revendre des droits sportifs majeurs comme des matchs de rugby à TF1 faute de budget, continue-t-elle de financer à prix d’or des jeux télévisés ? Pour Pascal Praud, la mission du service public devrait être avant tout culturelle et éducative, proposant ce que le privé ne peut pas offrir par manque de rentabilité immédiate : de l’opéra, de la littérature, du grand cinéma de patrimoine.

“Est-ce que le service public doit financer des jeux ?”, s’est-il interrogé avec force. La réponse, pour lui, est claire : non. Les jeux comme “N’oubliez pas les paroles” ou “Tout le monde veut prendre sa place”, aussi populaires soient-ils, ont leur place sur des chaînes privées comme TF1 ou M6, qui vivent de la publicité et non de la redevance (ou de son équivalent fiscal actuel). Voir 13 millions d’euros d’argent public partir chaque année dans les poches d’une seule société de production pour du divertissement pur, alors que la culture, la vraie, celle qui élève l’esprit, est le parent pauvre de la télévision, est un scandale aux yeux de nombreux observateurs. Pascal Praud plaide pour une télévision qui ferait découvrir aux enfants le patrimoine cinématographique français, les écrivains, les artistes, plutôt que d’enchaîner les karaokés géants.

Le moment le plus cinglant de l’émission fut sans doute lorsque Pascal Praud a décidé de fouiller dans les archives pour démontrer que la posture moralisatrice de Nagui ne date pas d’hier. Un extrait de 1994 a été diffusé, montrant un jeune Nagui interviewant Michel Sardou dans “Taratata”. Avec une arrogance à peine voilée, l’animateur demandait au chanteur pourquoi on le soupçonnait d’être “raciste” ou “trop franco-français”. Une séquence hallucinante où l’on voit Nagui tenter de coincer Sardou, qui répond avec un calme olympien : “C’est pas de ma faute, je suis né comme ça par hasard ici”.

À l’écoute de cette archive, le sang de Pascal Praud n’a fait qu’un tour. “Ce garçon aime donner la leçon”, a-t-il lâché, visiblement excédé. Pour lui, cette séquence illustre parfaitement le problème de fond : un manque cruel de culture et de nuances. “Il a un problème de culture… Il a un niveau de culture politique qui frôle le zéro absolu”, a asséné Praud, une phrase qui restera sans doute dans les annales des clashs radiophoniques. Selon lui, Nagui mélange tout, confond nationalisme et racisme, patriotisme et xénophobie, et utilise des mots qui dépassent sa pensée — ou pire, qui révèlent une pensée trop courte.

Cette attaque sur le niveau intellectuel et politique de l’animateur de France 2 est dévastatrice car elle s’attaque à sa crédibilité même. Nagui, qui aime se poser en conscience morale, en défenseur des “bonnes” valeurs, est ici dépeint comme quelqu’un qui “patine complètement”, incapable de comprendre la complexité du monde et se réfugiant dans l’invective facile dès qu’il est contredit.

Le chroniqueur Jean-Michel Aphatie, cité par Praud, a même suggéré que Charles Alloncle devrait porter plainte contre Nagui pour diffamation. Une idée que Pascal Praud trouve excellente. “Pourquoi pas ? C’est pas une mauvaise idée ça”, a-t-il réagi. Car au-delà des millions et des ego, c’est bien l’honneur d’un homme public qui est sali. Être traité de raciste à demi-mot devant des millions d’abonnés sur Twitter n’est pas anodin, surtout quand cela vient d’une personnalité aussi puissante que Nagui.

Ce qui est également pointé du doigt, c’est le silence, voire la complicité, des autres membres de la commission d’enquête ou de la classe médiatique, qui semblent parfois “lâcher” Charles Alloncle. Le président de la commission aurait même rappelé le rapporteur à l’ordre, lui interdisant les “live tweets” de ses auditions. Une tentative de musellement ? Pascal Praud s’étonne de cette soudaine timidité démocratique. “On est en démocratie, une commission d’enquête a des pouvoirs”, rappelle-t-il. Voir un député empêché de communiquer sur ses travaux parce qu’il s’attaque à une vache sacrée du service public est un signal alarmant.

L’affaire Nagui dépasse donc largement le cadre du simple buzz people. Elle pose la question fondamentale de l’utilisation de l’argent des Français. Alors que l’hôpital public souffre, que l’école est en crise, est-il normal que des sommes astronomiques soient versées à des animateurs-producteurs pour des programmes que le privé pourrait tout à fait assumer ? Est-il normal que ces mêmes animateurs, enrichis par le système, se permettent ensuite de faire la leçon aux élus de la nation qui tentent d’y voir plus clair ?

Pascal Praud a mis le doigt sur une plaie béante. La fracture entre une élite médiatique parisienne, “bien-pensante” et richissime, et la réalité économique du pays n’a jamais semblé aussi grande. Nagui, du haut de ses millions et de sa tour d’ivoire morale, semble avoir oublié qu’il doit des comptes à ceux qui le paient : les citoyens. Et quand un représentant de ces citoyens ose lever la main pour poser une question, la réponse ne devrait pas être l’insulte, mais la transparence.

Cette matinée sur Europe 1 marquera peut-être un tournant. La parole se libère. Les intouchables ne le sont peut-être plus tant que ça. Et si Nagui pensait pouvoir balayer cette polémique d’un revers de tweet méprisant, il s’est lourdement trompé. Face à lui, il a trouvé un Pascal Praud plus déterminé que jamais à faire éclater la vérité, quitte à briser quelques idoles au passage. La guerre est déclarée, et elle ne fait que commencer. Le public, lui, attend désormais des réponses claires sur ces 13 millions d’euros. Car après tout, c’est son argent.