C’était une confrontation que l’on attendait électrique, et elle n’a pas déçu. Sur le plateau de BFM TV, l’ambiance était lourde, chargée de cette tension particulière qui précède les joutes oratoires décisives. D’un côté, un journaliste, incarnation de l’establishment médiatique, prêt à dégainer ses questions pièges et ses analyses techniques pour déstabiliser son invité. De l’autre, Jordan Bardella, président du Rassemblement National, venu non pas pour subir l’interrogatoire, mais pour imposer son rythme et sa vision. Ce qui devait être une simple interview sur le programme du parti s’est transformé en une véritable leçon de rhétorique politique, où chaque argument a fait mouche, laissant l’interviewer, Monsieur Switek, souvent à court de réparties face à la mécanique implacable de son interlocuteur.

Tout a commencé sur un terrain miné : celui de la faisabilité juridique du programme du Rassemblement National. Avec un ton qui se voulait faussement ingénu, le journaliste a tenté de réduire les propositions de Bardella à un simple coup de poker. Il a insinué que tout le budget et toute la stratégie du RN reposaient sur des “paris”, notamment concernant la réaction du Conseil constitutionnel face aux mesures drastiques proposées sur l’immigration. L’angle d’attaque était clair : faire passer le projet politique pour une illusion, une chimère juridique qui s’effondrerait au premier contact avec la réalité institutionnelle. “Vous ne savez pas par exemple ce que pourrait dire le Conseil constitutionnel là-dessus”, a lancé le journaliste, pensant tenir là une faille béante. Selon lui, si ces paris étaient perdus, c’est tout l’édifice budgétaire qui s’écroulerait.

Mais c’était mal connaître la préparation de Jordan Bardella. Loin de se laisser démonter par cette terminologie de joueur de hasard, il a immédiatement recadré le débat avec un calme olympien mais une fermeté absolue. Il a balayé d’un revers de main lexical l’idée même de “pari”. Pour lui, ce que le journaliste qualifie de jeu de hasard s’appelle en réalité, dans une démocratie saine, un programme politique. “Dans la vraie vie, on appelle ça une élection, pas un casino”, a-t-il semblé dire en substance, remettant ainsi l’église au milieu du village. L’ambition qu’il porte n’est pas soumise aux aléas de la chance, mais à la volonté souveraine du peuple. Il a détaillé avec pédagogie sa méthode : l’organisation d’un référendum sur l’immigration. Ce n’est pas une simple mesurette, c’est une révision constitutionnelle.

L’argumentaire de Bardella est d’une logique redoutable. Il explique qu’il compte proposer aux Français, avec Marine Le Pen, un projet de loi complet. Ce texte contiendrait tout l’arsenal nécessaire : le bouclier politique, juridique et administratif. Et c’est là que le mot qui fâche a été prononcé, celui qui semble écorcher les oreilles de certains commentateurs : la “priorité nationale”. On a presque pu sentir le journaliste manquer d’air, comme si son stylo lui était resté en travers de la gorge. L’idée que les allocations sociales puissent être réservées aux familles françaises est le cœur du réacteur, et c’est précisément là-dessus que le journaliste espérait voir le Conseil constitutionnel bloquer la machine.

Cependant, Bardella avait déjà anticipé l’objection. Il a expliqué, comme on expliquerait une évidence à un élève un peu lent, que le Conseil constitutionnel ne fait pas le poids face au référendum. En théorie, et c’est le fondement même de notre République, c’est le peuple qui commande. À partir du moment où un référendum est déclenché et qu’un projet de loi est soumis au vote direct des citoyens, ce projet acquiert une valeur constitutionnelle supérieure. C’est un point de droit que Bardella maîtrise et utilise comme une arme imparable. Il affirme que cette démarche est précisément conçue pour éviter que le droit ne soit détourné au profit d’une idéologie politique. En passant par le peuple, il court-circuite les blocages institutionnels habituels. Plus fort encore, il assure qu’aucune jurisprudence, qu’elle soit européenne ou internationale, ne pourra venir contredire cette volonté populaire une fois exprimée dans les urnes. C’était une fin de non-recevoir magistrale à toutes les tentatives d’intimidation juridique.

Le journaliste, sentant le terrain du droit constitutionnel se dérober sous ses pieds, a tenté de rebondir, mais le coup de grâce était déjà en préparation. Jordan Bardella a alors opéré un virage stratégique vers les chiffres, sortant virtuellement sa calculatrice pour une démonstration arithmétique qui allait laisser des traces. Le sujet ? Le coût et la réalité de l’immigration. La méthode ? Une confrontation brutale entre les discours officiels et la réalité comptable. Bardella a posé les bases de son raisonnement : la France accueille chaque année, de manière légale, environ 500 000 personnes. Jusque-là, personne ne conteste. Mais c’est la suite qui fait mal. Il souligne que les titres de séjour délivrés pour le travail ne représentent que 10 % de ce total. Cela signifie concrètement qu’un peu moins de 50 000 personnes arrivent pour travailler.

La question qui a suivi était simple, directe, et terriblement embarrassante pour les défenseurs du statu quo : “Les 450 000 autres, Monsieur Switek, qui paie ?” Cette interrogation a flotté sur le plateau comme une menace. Le journaliste, visiblement mal à l’aise, a tenté une parade désespérée en affirmant que ces gens “ne restent pas non plus”. Une tentative de noyer le poisson qui n’a pas du tout pris. Bardella, refusant de laisser passer cette approximation, a insisté. “Ah bon ? Non, non, vous n’avez pas 500 000 personnes qui repartent”, a-t-il rétorqué. Le journaliste a alors essayé de couper court au débat, lançant un “on ne va pas refaire ce débat-là à chaque fois”. Une phrase qui trahit souvent un manque d’arguments face à une vérité qui dérange.

Jordan Bardella élu président du Rassemblement national

Mais Jordan Bardella n’est pas du genre à lâcher prise quand il sent qu’il a l’avantage. “Si, si, on va faire ce débat parce que je vais pas fuir votre question”, a-t-il insisté. Il sait que les faits lui donnent raison et il compte bien l’exploiter jusqu’au bout. Il a alors utilisé l’arme du sarcasme pour démonter l’argument économique classique selon lequel l’immigration serait une chance financière pour la France. “Si vous expliquez aux gens qui nous regardent ce soir que l’immigration ne coûte pas à la France ou qu’elle rapporte… Moi j’entends beaucoup d’économistes dire l’immigration rapporte à la France. Eh bien, on va doubler l’immigration, on va la tripler, on va la quadrupler, puis on va rembourser la dette comme ça !” L’ironie était mordante. En poussant la logique de ses adversaires jusqu’à l’absurde, il a souligné ce qu’il considère comme le manque de sérieux total de ces analyses. Poser la question “Monsieur Switek, est-ce que vous pensez que c’est sérieux ?” était purement rhétorique.

Le journaliste a tenté une dernière incursion en évoquant les chefs d’entreprise qui réclament de la main-d’œuvre. Là encore, la réponse de Bardella a été chirurgicale. Il a rappelé l’existence des visas de travail, qui sont faits pour ça, mais a immédiatement pointé du doigt “le reste”. Le reste, ce sont les étudiants qui restent, et surtout, les demandeurs d’asile. Il a rappelé un chiffre record : 140 000 demandeurs d’asile sur le sol français. Pour bien enfoncer le clou, il a invité les téléspectateurs à entrer dans “l’intimité de la filière”, citant une institution au-dessus de tout soupçon : la Cour des comptes.

Les chiffres cités sont accablants. Selon la Cour des comptes, les deux tiers des demandeurs d’asile n’obtiennent pas le statut de réfugié. Ils sont donc déboutés. Mais que se passe-t-il ensuite ? C’est là que le système faillit. Bardella rappelle qu’à peine 10 % des OQTF (Obligations de Quitter le Territoire Français) sont réellement exécutées. La conclusion coule de source : les autres, ceux qui devraient partir mais qui restent, “ils font quoi ? Ils restent bien à la charge de la princesse sur le territoire français”. L’expression “à la charge de la princesse” résume parfaitement le sentiment d’injustice fiscale ressenti par une partie de la population, et Bardella le sait.

Il a conclu sa démonstration en proposant de démontrer cela “empiriquement par A + B”, balayant les discours rassurants qui prétendent que l’immigration ne coûte rien ou rapporte de l’argent. Face à cette avalanche de données et à cette logique implacable, le journaliste de BFM semblait avoir oublié ses cours d’arithmétique. Il pensait piéger son invité avec des arguties juridiques, il a fini par offrir aux téléspectateurs un grand moment de solitude journalistique. Ce que l’on retient de cet échange, c’est l’image d’un Jordan Bardella en maîtrise, capable de transformer une interview hostile en une tribune pour son programme, utilisant les attaques de son adversaire comme des tremplins pour dérouler ses propres arguments. Ce n’était pas un pari, c’était une victoire par KO technique sur le terrain des idées et des chiffres.