
La France vient de traverser une semaine de deuil national, marquée par la perte d’une figure qui, à elle seule, incarnait une époque, un style et une certaine idée de la liberté. La fin de l’année 2025 restera gravée dans les mémoires comme le moment où le rideau est tombé définitivement sur le mythe. Brigitte Bardot s’est éteinte le 28 décembre à l’âge vénérable de 91 ans, emportant avec elle les derniers reflets de l’âge d’or du cinéma français. Actrice mythique propulsée au rang d’icône mondiale, femme engagée corps et âme pour la cause animale, elle laisse derrière elle une empreinte d’une profondeur abyssale dans la culture hexagonale. Depuis des décennies, elle avait troqué les paillettes et les plateaux de tournage pour la solitude de La Madrague et le militantisme forcené, un combat devenu si consubstantiel à son être qu’il en avait presque effacé la starlette de “Et Dieu… créa la femme”. Dès l’annonce fatidique de sa disparition, une vague d’émotion a submergé le pays. Les hommages se sont multipliés sur les réseaux sociaux, transformant la toile en un immense livre d’or virtuel, tandis que les médias, pris de court par l’histoire, bouleversaient leurs programmes pour saluer la mémoire de celle qu’on appelait simplement BB.
Cependant, comme souvent avec les figures d’une telle envergure, le temps du recueillement n’a pas tardé à se heurter à la complexité du réel. Très vite, au-delà des images glamour en noir et blanc et des souvenirs nostalgiques des années soixante, le parcours de Brigitte Bardot a été rappelé dans toute sa dualité, sans fard ni concession. Les chaînes d’information en continu, dans leur voracité habituelle, ont décortiqué sa vie, revenant sur sa carrière fulgurante, ses amours tumultueuses, ses combats pionniers, mais aussi, inévitablement, sur les polémiques brûlantes qui ont jalonné la fin de sa vie publique. C’est dans ce contexte particulier, où l’émotion le dispute à l’analyse critique, que le journal de 13 Heures de TF1 a consacré un long sujet à la disparue. Ce qui devait être une séquence commémorative classique a pourtant pris une tournure inattendue, révélatrice des tensions souterraines qui traversent la société française face à ses idoles déchues ou controversées. Sur le plateau, la journaliste Audrey Crespo-Mara recevait l’éditorialiste et écrivain Franz-Olivier Giesbert, ami de longue date de la star et fin connaisseur de ses tourments.
Dans un premier temps, l’échange s’est voulu courtois, presque solennel. Franz-Olivier Giesbert, avec la verve qu’on lui connaît, a salué la mémoire d’une femme qu’il décrivait avec affection comme “libre et déterminée”, une guerrière qui n’avait jamais plié devant les diktats de la bien-pensance ou les pressions du show-business. Il peignait le portrait d’une héroïne moderne, prête à tout sacrifier pour ses idéaux, une femme qui avait eu le courage de dire non à la gloire pour dire oui à sa vérité. Mais l’harmonie de l’hommage s’est fissurée lorsque Audrey Crespo-Mara, fidèle à une certaine exigence journalistique de ne pas occulter les zones d’ombre, a orienté la conversation sur un terrain miné. Avec un calme olympien contrastant avec la charge explosive du sujet, la journaliste a évoqué les multiples condamnations judiciaires dont Brigitte Bardot avait fait l’objet par le passé. Elle a rappelé, sans détour, que ces sanctions étaient liées à des propos jugés discriminatoires, voire racistes, tenus par l’ancienne actrice dans ses livres ou ses lettres ouvertes.
Cette intervention, perçue par certains comme un rappel nécessaire des faits et par d’autres comme une profanation inutile en temps de deuil, a provoqué une réaction épidermique de son invité. Franz-Olivier Giesbert, visiblement piqué au vif et en désaccord total avec cette lecture des faits qu’il jugeait sans doute réductrice ou inopportune, n’a pas caché son agacement. La tension sur le plateau est devenue palpable, presque électrique. Ce n’était plus seulement deux professionnels qui discutaient, c’était deux visions du monde qui s’affrontaient : l’une qui privilégie la totalité de l’information, quitte à égratigner la légende, et l’autre qui préfère retenir la grandeur de l’âme et l’œuvre accomplie, en minimisant les dérapages verbaux d’une vieille dame recluse. Cette séquence, d’une intensité rare pour un journal de la mi-journée, a agi comme un détonateur. Rapidement relayée en ligne, découpée, partagée et commentée, elle a suscité une avalanche de réactions sur les réseaux sociaux, transformant le deuil en débat national.
Les internautes, jamais avares de commentaires acerbes, se sont divisés en deux camps irréconciliables. D’un côté, ceux qui ont exprimé leur désapprobation face à l’attitude d’Audrey Crespo-Mara, jugeant indécent de remuer le couteau dans la plaie alors que le corps de la défunte était encore chaud. Ils ont dénoncé un acharnement médiatique, une incapacité à respecter le temps sacré du deuil, et ont volé au secours de l’éditorialiste. Certains, plus vindicatifs, n’ont pas manqué de rappeler avec ironie que Franz-Olivier Giesbert avait lui aussi, par le passé, connu les foudres de la justice pour des propos controversés, insinuant ainsi une forme d’hypocrisie ou de solidarité mal placée. De l’autre côté, une partie du public a salué le courage de la journaliste, estimant qu’être une icône ne donne pas un passe-droit d’immunité mémorielle et que l’histoire doit être racontée dans son entièreté, avec ses lumières et ses ombres. Ils ont interrogé le traitement médiatique de ces affaires, soulignant la différence de ton souvent adoptée selon qu’il s’agisse d’une star aimée du public ou d’une personnalité lambda.
Ce débat passionné, qui a enflammé la toile pendant des heures, n’est pourtant pas nouveau. Il est le réveil d’une fracture ancienne, d’un malaise qui couvait depuis des années autour de la personnalité de BB. Quelques années auparavant déjà, la star faisait l’objet de critiques publiques virulentes, y compris sur les plateaux de télévision grand public. On se souvient notamment de Benjamin Castaldi qui, lors d’une émission, avait exprimé son profond malaise face à certaines déclarations de l’actrice. Tout en reconnaissant, comme tout le monde, son immense talent, sa beauté inouïe et l’importance cruciale de sa carrière dans l’histoire du cinéma français, il regrettait amèrement des prises de position qu’il jugeait non seulement dépassées, mais profondément blessantes pour une partie de la communauté nationale. Il incarnait alors cette génération déchirée entre l’admiration pour l’artiste et le rejet des idées de la femme, illustrant parfaitement l’ambivalence que Brigitte Bardot suscitait.
Ainsi, même dans la mort, Brigitte Bardot reste fidèle à ce qu’elle a toujours été : une figure complexe, insaisissable et clivante. Elle n’aura jamais été cette image lisse et consensuelle que l’on voudrait parfois apposer sur les défunts célèbres. Elle restera à jamais une star mondiale qui a fait rêver la planète, une militante passionnée qui a changé notre regard sur la souffrance animale, mais aussi une personnalité qui a souvent divisé, choqué et dérangé. Son histoire continue de susciter des discussions animées, oscillant perpétuellement entre admiration inconditionnelle et questionnement éthique. Et si son parcours terrestre appartient désormais définitivement au passé, scellé par la mort, les débats qu’elle laisse derrière elle, eux, sont bien vivants. Ils racontent une France qui s’interroge sur ses symboles, sur la liberté d’expression, sur le pardon et sur la manière dont nous construisons, et déconstruisons, nos légendes. La séquence de TF1 n’était finalement qu’un miroir tendu à notre propre société, incapable de trancher sereinement sur l’héritage de ses monstres sacrés. Brigitte Bardot est partie, mais le bruit et la fureur qu’elle a toujours su provoquer ne sont pas près de s’éteindre.
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