Brigitte Bardot en 1996 : “Je ne donne pas tellement de coups parce qu'en  général les hommes ont le dessus”

C’est une phrase qui résonne encore avec une force singulière, près de trois décennies après avoir été prononcée. En 1996, alors qu’elle publie ses mémoires événement, Initiales B.B., Brigitte Bardot, l’icône absolue, le sex-symbol planétaire, la femme la plus photographiée au monde, accepte de se livrer comme jamais auparavant. Dans un entretien accordé au Nouvel Observateur, elle lâche cette confidence terrible et désarmante de lucidité : « Je ne donne pas tellement de coups parce qu’en général les hommes ont le dessus. »

Ces quelques mots, prononcés avec cette franchise brute qui la caractérise, font voler en éclats l’image de la “femme fatale” dominatrice, celle qui brisait les cœurs et collectionnait les amants. Ils révèlent une réalité bien plus sombre, plus complexe et infiniment plus douloureuse : celle d’une femme qui, dans l’intimité de ses passions dévorantes, s’est souvent retrouvée vulnérable, dominée, voire violentée.

1996 : L’année de la vérité

Pour comprendre la portée de cette déclaration, il faut se replonger dans le contexte de l’année 1996. Brigitte Bardot a 62 ans. Elle a quitté le cinéma depuis plus de vingt ans, ayant fait ses adieux au septième art en 1973, en pleine gloire, pour se consacrer corps et âme à la défense des animaux. Elle vit recluse à La Madrague, loin des paillettes qu’elle a fini par exécrer. Mais en cette année 96, elle revient sur le devant de la scène médiatique, non pas pour un film, mais pour un livre. Un pavé dans la mare. Initiales B.B. n’est pas une autobiographie polie ; c’est un cri, un déversement, une confession sans fard ni filtre.

Le succès est immédiat, colossal. Les Français se ruent pour lire la “vraie” histoire de leur idole. Et ce qu’ils découvrent les sidère. Bardot n’épargne personne, et surtout pas elle-même. Elle raconte tout : ses avortements clandestins traumatisants, ses tentatives de suicide (dont celle, dramatique, le jour de ses 26 ans), sa maternité rejetée, et bien sûr, ses hommes. Vadim, Trintignant, Charrier, Sachs, et tant d’autres. C’est dans ce tourbillon médiatique qu’elle confie au Nouvel Obs cette phrase sur les “coups”.

La violence derrière le glamour

« Je ne donne pas tellement de coups… » L’aveu est d’une humilité poignante. On a souvent peint Bardot en “mante religieuse”, en femme libre et émancipée qui dictait sa loi. Si elle a indéniablement ouvert la voie à la libération sexuelle, sa vie privée, elle, était loin d’être un long fleuve tranquille de domination féminine. Elle avoue, en filigrane, avoir subi la loi du plus fort. La loi des hommes.

Lorsqu’elle dit que « les hommes ont le dessus », elle ne parle pas seulement de force physique, bien que celle-ci ait malheureusement joué un rôle. On pense inévitablement à sa relation orageuse avec Jacques Charrier, le père de son fils Nicolas. Leur mariage a été un champ de bataille. Bardot raconte dans ses mémoires les disputes homériques, les cris, les gestes qui dérapent. Elle, enceinte, traquée par les paparazzis, enfermée dans un appartement dont elle ne pouvait sortir sans déclencher une émeute, se retrouvait face à un homme tout aussi dépassé par les événements, parfois violent.

Elle ne cherche pas à passer pour une victime perpétuelle, c’est là toute la force de son témoignage. Elle reconnaît sa part de responsabilité, ses propres colères, ses caprices de star, son besoin absolu et parfois tyrannique d’être aimée. Mais elle souligne cette inégalité fondamentale dans le rapport de force physique. Quand la passion virait au drame, quand les mots ne suffisaient plus, c’est elle qui pliait. C’est elle qui, souvent, se retrouvait à terre.

Une vulnérabilité touchante

Cette phrase révèle aussi une faille immense chez celle qui semblait invincible. Brigitte Bardot a passé sa vie à chercher une protection, un bras solide, un amour absolu qui la rassurerait. Paradoxalement, cette quête l’a souvent menée vers des hommes à la personnalité écrasante, jaloux de sa lumière, possessifs. Gunther Sachs, le milliardaire playboy, l’a couverte d’or et de roses (littéralement, en les larguant par hélicoptère sur La Madrague), mais leur relation était aussi faite de rapports de force constants.

En 1996, avec le recul de la maturité, Bardot analyse ces mécanismes avec une lucidité froide. Elle ne joue plus. Elle a ôté le masque. Elle explique que sa légendaire agressivité envers les photographes ou les intrus était peut-être une carapace, une réponse à cette vulnérabilité intime. Si elle ne pouvait pas “donner des coups” aux hommes de sa vie, elle en donnerait au système, à la société, à cette traque médiatique qui lui a volé sa jeunesse.

De la déception des hommes à l’amour des bêtes

Brigitte Bardot : les violences conjugales qu'elle a subies lorsqu'elle  était en couple avec Jacques Chartier - Femmeactuelle.fr

C’est peut-être là que réside la clé de sa métamorphose. Cette phrase sur la domination masculine éclaire d’un jour nouveau sa passion dévorante pour les animaux. « J’ai donné ma jeunesse et ma beauté aux hommes ; je donne ma sagesse et mon expérience aux animaux », a-t-elle coutume de dire. Les animaux ne la jugent pas, ne la trahissent pas, et surtout, ne la frappent pas.

Avec eux, il n’y a pas de rapport de force biaisé. Il y a une pureté, une innocence que les hommes, selon elle, ont perdue ou n’ont jamais eue. Lorsqu’elle affirme que les hommes ont “le dessus”, elle constate une réalité biologique et sociale qui l’a fait souffrir. En se tournant vers les animaux, elle a choisi des êtres qui ont besoin de sa protection, inversant ainsi la dynamique. Elle n’est plus la proie ; elle est la gardienne. Elle n’est plus celle qui subit les coups ; elle est celle qui se bat pour ceux qui ne peuvent pas se défendre.

Un écho contemporain

Relire cette interview aujourd’hui, c’est aussi mesurer le chemin parcouru. En 1996, le mouvement MeToo n’existait pas. Parler de violence conjugale, de domination masculine, surtout quand on s’appelle Brigitte Bardot, était un acte d’un courage inouï. Elle ne le faisait pas pour devenir une porte-parole féministe — elle a d’ailleurs souvent eu des propos ambigus sur le féminisme militant — mais simplement pour dire sa vérité.

Cette vérité résonne étrangement avec notre époque. Elle nous rappelle que même les plus grandes stars, même les symboles de beauté et de liberté les plus puissants, ne sont pas à l’abri de la violence intime. Derrière les sourires sur papier glacé, derrière les scènes cultes du Mépris ou de Et Dieu… créa la femme, il y avait une jeune femme souvent apeurée, souvent brutalisée, qui cherchait désespérément à être aimée pour ce qu’elle était, et non pour ce qu’elle représentait.

La résilience d’une guerrière

Au final, cette phrase de 1996 n’est pas un aveu de faiblesse, mais une preuve de résilience. Bardot a survécu. Elle a survécu à la gloire qui broie, aux amours qui tuent, aux tentatives de suicide, à la haine d’une partie de la France qui ne lui pardonnait pas sa liberté, et à la violence des hommes.

Si elle admet ne pas avoir donné beaucoup de coups physiquement, elle a rendu les coups autrement. Par sa liberté de ton. Par ses choix de vie radicaux. Par son refus de se plier aux conventions une fois sa carrière terminée. Elle a pris le dessus, finalement. Non pas par la force, mais par la volonté. Elle est restée debout, seule avec ses chiens, ses chats, ses ânes, face à la mer, ayant définitivement tourné la page des hommes qui voulaient la dominer.

Ce témoignage du Nouvel Observateur reste un document précieux. Il humanise le mythe. Il nous montre une Bardot blessée mais pas abattue, lucide sur ses échecs mais fière de ses combats. « Les hommes ont le dessus » ? Peut-être, physiquement, à un moment donné. Mais dans la légende, et dans le cœur de millions de gens, c’est bien Brigitte qui a gagné. Elle a traversé le feu sans se brûler l’âme, transformant ses cicatrices en une armure pour défendre la cause qui lui est chère. Une leçon de vie, brutale et magnifique.