À 91 ans, alors que la plupart des légendes se retirent dans la douceur feutrée des hommages polis, Brigitte Bardot, elle, continue de rugir. Loin de l’image docile de l’icône des années 60, la “poupée” que le monde entier adulait s’est métamorphosée en une guerrière redoutable, n’hésitant jamais à foudroyer publiquement celles qui osent s’opposer à ses convictions radicales. Derrière le mythe solaire de Saint-Tropez se cache une vérité plus âpre, celle d’une femme qui utilise ses mots comme des armes de précision pour abattre ce qu’elle déteste. Des plus grandes actrices aux intellectuelles respectées, personne n’est à l’abri de ses attaques, souvent perçues comme d’une violence inouïe. Ce récit explore les fractures d’une légende indomptable, à travers le prisme de six femmes exceptionnelles qui ont eu l’audace, ou le malheur, de croiser le fer avec B.B.

Le Choc des Titanides : Sophia Loren et le Manteau de la Discorde

La première cible de cette liste noire n’est autre que Sophia Loren, l’autre déesse du cinéma européen. Si Bardot régnait sur la France par son effronterie sauvage, Loren incarnait l’Italie flamboyante, une sensualité faite de courbes généreuses et d’élégance intemporelle. À première vue, tout semblait les unir. Elles étaient les deux faces d’une même pièce, deux mythes vivants. Mais en 1994, une simple image glacée sur papier va déclencher l’éruption. Sophia Loren prête son visage à la maison de fourrure Annabella, apparaissant radieuse, drapée dans un vison sombre. Pour le public, c’est du glamour ; pour Bardot, c’est une trahison impardonnable, une insulte faite à la vie elle-même.

Fidèle à sa méthode du choc frontal, Brigitte ne cherche pas le dialogue. Elle rédige une lettre ouverte, une missive vitriolée publiée dans la presse internationale, où elle écrit cette phrase terrible devenue un slogan : “Porter de la fourrure, c’est porter un cimetière sur ses épaules.” L’attaque est brutale. Elle accuse frontalement sa consœur italienne de donner un visage glamour à la barbarie. Le scandale divise l’opinion, mais Sophia Loren, royale, choisit le silence et l’orgueil comme bouclier, ne répondant jamais publiquement. Avec cette première offensive, Bardot envoyait un message clair : elle avait choisi son camp, celui de la colère perpétuelle.

Jane Birkin : L’Ombre d’une Intimité Volée

Le deuxième nom résonne avec une mélancolie particulière : Jane Birkin. Elle n’était pas seulement une artiste, mais une blessure vivante pour Bardot, le rappel constant d’une intimité volée. Le contentieux prend racine en 1967 autour de la chanson mythique “Je t’aime… moi non plus”. Initialement enregistrée par Bardot et Gainsbourg au sommet de leur passion adultère, la chanson est enterrée par Brigitte elle-même, terrifiée par le scandale. Quelques mois plus tard, la voix fragile de Jane Birkin prend sa place, propulsant le titre au rang de légende. Bardot se sentit trahie, délestée d’une part de son âme, comme si cette Anglaise avait usurpé sa place dans le lit de l’histoire.

Des années plus tard, la rivalité se ravive autour d’un autre symbole : le sac Birkin d’Hermès. Devenu l’objet de luxe ultime, il incarnait tout ce que la militante rejetait. Bardot dénonça publiquement l’utilisation de peaux de crocodile pour ces accessoires, ciblant directement l’emblème qui portait le nom de sa rivale. Pour elle, ce sac était l’alliance monstrueuse de la vanité humaine et de la souffrance animale. Jane Birkin, figure de douceur, n’a jamais répondu par la haine, mais le destin les a liées à jamais dans cette confrontation paradoxale entre fureur brute et délicatesse.

Catherine Deneuve : Le Feu contre la Glace

La troisième guerre opposa le feu à la glace. Catherine Deneuve, beauté marmoréenne et mystérieuse, représentait tout l’inverse de l’instinctive Bardot. L’étincelle fut un projet apparemment anodin : Deneuve accepta de parrainer le “Lorylag”, une laine de luxe tissée à partir de poils de lapin. Pour l’industrie, une innovation ; pour Bardot, une abomination. Elle qui avait voué son existence à dénoncer la fourrure ne pouvait tolérer ce soutien. Elle décocha alors une flèche d’une cruauté spirituelle redoutable : “Léguer une peau de lapin à la mode quand on a été Peau d’Âne, c’est vraiment triste.”

La pique, machiavélique, jouait sur le chef-d’œuvre de Jacques Demy pour souiller l’image féerique de l’actrice en l’associant à la réalité sordide de l’élevage. Catherine Deneuve, fidèle à son image distante, choisit le mutisme absolu. Mais ce silence ne fit que donner plus de poids à l’attaque. Bardot prouvait qu’aucune institution, même la plus respectée du cinéma français, n’était intouchable dans sa guerre sainte.

Simone de Beauvoir : L’Intellectuelle contre l’Icône

Brigitte Bardot s'est éteinte à l'âge de 91 ans - TV Grandes chaînes

La liste prend ensuite un tournant inattendu avec Simone de Beauvoir. Ici, ce n’est plus une star contre une autre, mais l’intellect contre le corps. En 1959, dans son essai “Le Syndrome Lolita”, Beauvoir dissèque le phénomène Bardot. Elle décrit l’actrice comme un “symptôme”, une construction culturelle, analysant B.B. comme un entomologiste étudierait un insecte rare. Pour Bardot, ce texte fut vécu comme une déshumanisation insupportable. Être transformée en concept sociologique, c’était perdre son âme.

Bardot a lutté toute sa vie contre cette étiquette collée par l’élite intellectuelle. Le fossé entre la femme de raison et la femme de passion est devenu abyssal. C’est un choc symbolique où l’on lit toute la tragédie de Bardot : être une icône que tout le monde pense connaître, mais que personne, pas même les plus grands esprits, n’a vraiment cherché à comprendre humainement.

Marianne Faithfull et Brigitte Macron : De l’Insulte à l’Affaire d’État

Le cinquième conflit change la donne : Bardot devient la cible. Marianne Faithfull, l’icône rock, lance dans les années 2000 une phrase qui claque comme un coup de tonnerre : “De toute façon, nous savons tous que Bardot est une idiote.” Pour une fois, B.B., habituée à mordre, ne répond pas. Ce silence face au mépris affiché révèle une vulnérabilité méconnue.

Enfin, la liste se clôt sur une surprise vertigineuse : Brigitte Macron. La frondeuse de Saint-Tropez franchit la ligne rouge en s’attaquant à la Première Dame. Pour Bardot, voir l’épouse du président incarner l’élégance tout en restant sourde à la souffrance animale est le comble de l’hypocrisie. Elle interpelle le couple présidentiel avec une familiarité brutale, accusant Brigitte Macron de fermer les yeux sur les abattoirs tout en profitant des ors de la République. C’est un bras de fer politique. En osant attaquer la femme du chef de l’État, Bardot désacralise la fonction et prouve qu’elle est prête à se mettre la République entière à dos pour défendre ceux qui n’ont pas de voix.

Au-delà des scandales, cette liste de guerres ouvertes dessine le portrait d’une femme d’une authenticité radicale. Brigitte Bardot nous enseigne que la liberté a un prix élevé : celui de déplaire, de choquer et de s’isoler. Son héritage est celui d’une résilience farouche : ne jamais laisser les autres définir qui nous sommes, et toujours placer l’éthique au-dessus de l’esthétique, quitte à brûler ses propres idoles.