C’est une situation que l’on pourrait qualifier de descente aux enfers pour l’une des figures les plus emblématiques de la chanson française. Alain Souchon, l’homme aux mélodies douces et à l’air éternellement adolescent, traverserait actuellement une période sombre, marquée par une dépression qui ne dit pas son nom. La cause de ce mal-être profond n’est pas à chercher dans les aléas de l’âge ou les tourments créatifs habituels de l’artiste, mais bien dans une réalité commerciale et médiatique brutale : ses albums ne décollent pas, et pire encore, les places pour sa tournée, pourtant attendue comme un événement familial avec ses enfants, peinent désespérément à trouver preneurs. Le silence des salles vides et l’indifférence des plateformes de streaming résonnent désormais comme une sanction sans appel. Mais comment en est-on arrivé là ? Pour beaucoup d’observateurs et d’anciens fans, la réponse tient en une expression populaire, cruelle mais juste : il fallait y penser avant. L’heure est au bilan, et il est temps de parler sans détour, “cash”, de cette petite phrase qui a mis le feu aux poudres et qui semble aujourd’hui coûter sa carrière, ou du moins sa sérénité, au chanteur.

Tout remonte à la fin de l’année 2025. Alain Souchon est alors en pleine promotion de son album “Studio Saint-Germain”. Sur un plateau de télévision, dans l’ambiance feutrée et complice de l’entre-soi médiatique, il se laisse aller à une confidence politique qui se veut spirituelle. Avec ce petit rire caractéristique, qu’on lui connaissait pour accompagner ses ballades sentimentales mais qui sonne ici comme une “vanne de comptoir”, il déclare ne pas croire que les Français soient “assez cons” pour porter le Rassemblement National au pouvoir. Et d’ajouter, avec une légèreté déconcertante, que si une telle hypothèse devait se réaliser, il filerait tout simplement en Suisse. Cette déclaration, qui se voulait peut-être un trait d’esprit ou une posture morale, a été reçue comme une gifle par une immense partie de la population. Ce n’était pas seulement une opinion politique, c’était un jugement de valeur, une hiérarchisation des intelligences, perçue comme une insulte directe envers des millions de citoyens. La réaction ne s’est pas fait attendre. Le Rassemblement National, bien sûr, a hurlé au mépris, dénonçant ces élites “bobo” qui insultent le peuple du haut de leurs privilèges. Mais au-delà de l’appareil politique, c’est une partie significative de la droite et, plus largement, des Français “d’en bas”, qui a lâché l’artiste. Le mot d’ordre a circulé avec la viralité des réseaux sociaux : boycott. On supprime les playlists, on revend les vinyles et les CD sur Vinted pour une bouchée de pain, on tourne le dos à celui qui nous a tourné le dos.

Cependant, réduire cette affaire à une simple polémique de star serait une erreur d’analyse. Ce qui crève les yeux à travers cet épisode, c’est le fossé gigantesque, abyssal, qui continue de s’élargir entre une certaine élite culturelle et le peuple. Ce peuple, c’est vous, c’est moi, ce sont tous ceux qui en ont assez de cette situation précaire, assez de n’allumer la télévision que pour y voir défiler des catastrophes, mais surtout, assez d’avoir un mal fou à remplir le caddie, même au tiers, une fois passé le 15 du mois. Il y a une incompréhension totale, une surdité volontaire de la part de ces artistes, de ces intellectuels, de ces Parisiens souvent perçus comme “planqués” derrière leurs certitudes et leur confort matériel. Ils ne captent rien, absolument rien, au ras-le-bol des Français qui vivent la réalité de plein fouet. Cette déconnexion n’est pas nouvelle, elle est le symptôme d’une fracture sociale qui ne cesse de s’infecter. Souvenons-nous des Gilets Jaunes, qui bloquaient les ronds-points en 2018 et 2019. Pourquoi étaient-ils là, dans le froid, à braver les forces de l’ordre ? Parce qu’ils en avaient marre. Marre des taxes qui les asphyxient, marre des prix qui flambent à la pompe et dans les rayons, marre de ce sentiment insupportable d’être oubliés, relégués au rang de citoyens de seconde zone, juste bons à payer et à se taire.

Cette colère, loin de s’apaiser, trouve de nouveaux échos aujourd’hui. Regardons les agriculteurs qui, encore en cette année 2026, sont obligés de sortir leurs tracteurs pour hurler leur désespoir. Ils manifestent contre des normes européennes qui les étranglent, contre des importations déloyales qui tuent leur boulot à petit feu. Ils ressentent ce mépris permanent, qu’il vienne des bureaucrates de Bruxelles ou des salons parisiens. L’exemple du traité du Mercosur est à ce titre édifiant et révoltant. Ce traité, validé par les instances dirigeantes, signifie concrètement que l’on va pouvoir importer en masse de la nourriture qui ne respecte pas nos standards : des produits potentiellement contaminés par plein de produits chimiques, bourrés d’antibiotiques, sans véritable contrôle sanitaire strict à l’arrivée. Pendant ce temps, nos agriculteurs français, eux, doivent respecter des cahiers des charges draconiens, subir des contrôles incessants et voir leurs coûts de production exploser. On va donc importer des poulets trois fois moins chers, produits dans des conditions que l’on interdit chez nous. Comment voulez-vous qu’ils continuent à survivre face à une telle concurrence déloyale ? Comment ne pas comprendre leur rage face à un système qui semble organiser leur disparition ?

Et c’est dans ce contexte explosif, où la survie économique est un combat quotidien pour tant de gens, qu’Alain Souchon intervient pour expliquer qu’il pense que les Français sont “assez cons” pour ne pas voir la réalité. L’ironie est mordante. Là, un homme comme Souchon, âgé de 81 ans, disposant probablement d’une double nationalité ou du moins des moyens de s’exiler quand bon lui chante, se permet de traiter de “cons” des millions de Français qui galèrent tous les jours. Ça ne passe plus. Tout simplement, ça ne passe plus. Monsieur Souchon incarne, peut-être malgré lui, exactement ce qui nourrit la colère populaire, ce qui fait monter le Rassemblement National ou d’autres mouvements populistes partout en Europe. C’est cette attitude de jugement hautain, ce regard condescendant porté d’en haut sans jamais daigner descendre dans la “vraie vie”. Ces élites ne comprennent pas la galère du quotidien, l’insécurité physique et économique, les fins de mois impossibles qui empêchent de dormir.

v

Le résultat de cette morgue est implacable : ils s’étonnent ensuite que le vote protestataire explose. Franchement, la responsabilité leur incombe en grande partie. C’est eux, tout simplement, qui fabriquent ce qu’ils prétendent dénoncer. Ils alimentent un ras-le-bol total des Français qui conduit mécaniquement à la montée des extrêmes. Il faut se mettre à la place de l’électeur : quand vous en avez marre, quand vous constatez que depuis maintenant 40 ou 50 ans, ce sont les mêmes partis qui se succèdent, les mêmes discours formatés qui tournent en boucle au pouvoir sans que votre vie ne s’améliore, eh bien oui, à un certain moment, une logique de rupture s’installe. On se dit : “Peut-être qu’on n’irait pas voir là où on n’a jamais testé ?”. On se dit qu’il faut essayer autre chose pour voir si ce n’est pas mieux, ou du moins différent. Quand on est au point d’être désespéré comme le sont de nombreux Français aujourd’hui, on essaie coûte que coûte de s’en sortir, par tous les moyens démocratiques à disposition. Peut-être que le RN n’est pas la bonne solution, peut-être que c’est une impasse, ou peut-être que c’est la bonne solution. Je ne sais pas, et l’avenir nous le dira, que ce soit aux municipales de 2026 ou à la présidentielle de 2027. Nous verrons bien ce qui sortira des urnes.

Mais une chose est certaine : s’il y a 11 millions de personnes qui votent pour un parti, qu’on le qualifie de dangereux ou non depuis des décennies, c’est peut-être qu’il y a quand même quelque chose à aller gratter, quelque chose à comprendre dans ce vote. Il ne suffit pas de venir dire, avec une arrogance de châtelain, qu’on est tous des cons. Cette stratégie de l’insulte est non seulement inefficace, elle est contre-productive. Elle braque, elle humilie, et in fine, elle radicalise. En traitant de “cons” tous ceux qui ont voté ou envisagent de voter pour le RN, Alain Souchon n’a fait que valider leur sentiment d’exclusion et renforcer leur détermination. Résultat des courses : il s’étonne aujourd’hui que le vote protestataire explose et que sa propre popularité implose. Franchement, il devrait se remettre en question. Le vrai ras-le-bol, il est là, niché au cœur de cette déconnexion totale entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont presque rien. Vous le sentez aussi, ce fossé ? Cette impression que deux mondes cohabitent sur le même territoire sans jamais se parler ni se comprendre ?

Alors, qu’Alain Souchon se tracasse aujourd’hui parce que ses ventes sont devenues peau de chagrin, qu’il soit en dépression parce que le public ne suit plus, cela apparaît comme une justice poétique aux yeux de beaucoup. Pour ma part, et c’est un sentiment partagé par ceux qui subissent ce mépris au quotidien, je ne tomberai pas en dépression pour lui. Au contraire, voir que l’arrogance a un prix, que le peuple a encore le pouvoir de dire “non” en fermant son porte-monnaie, cela me remplit plutôt de joie. C’est la preuve que le respect ne s’achète pas avec des disques d’or, mais se mérite. C’est la démonstration que la parole d’une célébrité, aussi talentueuse soit-elle, ne vaut rien si elle est déconnectée de la souffrance de ceux qui l’écoutent. Alain Souchon voulait donner une leçon aux Français ; ce sont finalement les Français qui lui donnent une leçon. Une leçon d’humilité qui, espérons-le, servira d’exemple à d’autres qui seraient tentés de juger trop vite ceux dont ils ignorent tout du quotidien.