Saint-Tropez, ce mercredi 7 janvier 2026, ne ressemble à aucune autre journée inscrite dans les annales de la cité corsaire. Le jour s’est levé péniblement sur le vieux port, non pas avec l’éclat insolent du soleil azuréen qui a fait la gloire des lieux, mais sous une chape, un ciel bas et gris, comme si la météo elle-même s’était mise au diapason du deuil national. Il est neuf heures du matin et les ruelles pavées, d’ordinaire si vibrantes d’histoire et de vie, résonnent aujourd’hui d’un silence assourdissant, presque irréel. Pour comprendre la lourdeur de l’atmosphère qui écrase la presqu’île ce matin, il faut oublier toutes les images d’Épinal, oublier les terrasses bondées du Sénéquier, oublier le ballet incessant des yachts de luxe et le bruit des bouchons de champagne qui sautent dans la torpeur des nuits d’été. Ce matin, Saint-Tropez n’est plus la capitale mondiale de la jet-set ; c’est un village de pêcheurs qui vient de perdre sa mère.

Le contraste est saisissant, presque violent. Là où, quelques mois plus tôt, la foule se pressait pour apercevoir une célébrité, il n’y a plus que le vide, un vide immense, palpable, qui s’engouffre dans chaque ruelle étroite de la Ponche. Le froid est mordant, humide, pénétrant les os autant que les cœurs. Les quelques rares passants qui osent braver la bise marchent la tête baissée, les mains enfoncées dans leurs manteaux, évitant de croiser le regard des autres pour ne pas avoir à partager une peine trop lourde. Les volets des maisons aux façades ocres et roses sont restés clos d’habitude, comme des paupières fermées sur une tristesse impossible à contenir. Même le clocher de l’église Notre-Dame de l’Assomption, avec ses couleurs vives qui dominent le village, semble avoir perdu de son éclat, se dressant tel un phare solitaire au milieu d’une ville fantôme.

Ce 7 janvier marque le véritable début de l’hiver tropézien, un hiver non pas saisonnier, mais émotionnel. La nouvelle de la disparition de Brigitte Bardot, survenue quelques jours plus tôt, flottait déjà dans l’air, mais c’est aujourd’hui, jour de ses obsèques secrètes, que la réalité frappe avec toute sa brutalité. La ville se réveille avec une gueule de bois sentimentale, réalisant soudainement qu’elle ne sera plus jamais tout à fait la même. L’âme des lieux s’est envolée et ce matin, les pierres elles-mêmes semblent pleurer l’absence de celle qui, plus que n’importe qui d’autre, avait donné à ce petit coin de Provence son aura d’éternité et de liberté sauvage.

En s’éloignant du centre du village pour emprunter la sinueuse route des Canoubiers, le silence change de texture. Il devient recueilli, quasi religieux. C’est ici, devant les murs discrets de La Madrague, que le cœur brisé de la France bat ce matin au ralenti. Depuis l’aube, un pèlerinage spontané et désordonné s’est organisé, défiant les consignes de sécurité et le froid piquant de ce mois de janvier. Ce n’est pas la cohue curieuse des étés passés, avide d’apercevoir une silhouette blonde derrière les cannes ; c’est une procession funèbre, lente et digne, composée d’anonymes venus rendre un dernier hommage à leur voisine, à leur idole, à leur protectrice.

Devant le portail en bois patiné par les embruns et le temps, une montagne de fleurs ne cesse de grandir, formant un rempart de couleurs vives contre la grisaille ambiante. Les premières branches de mimosa, or jaune de l’hiver varois, se mêlent aux roses blanches et aux modestes bouquets de fleurs des champs, ceux-là mêmes qu’elle préférait aux compositions sophistiquées des fleuristes parisiens. Des lettres manuscrites dont l’encre bave sous l’humidité marine sont glissées entre les tiges : de simples merci, des dessins d’enfants, des photos de chiens sauvés. C’est un autel improvisé, fragile et bouleversant, dressé à la mémoire d’une femme qui a passé les dernières décennies de sa vie retranchée derrière ces mêmes murs.

Ce qui frappe le plus, c’est l’absence totale de bruit. La foule, pourtant dense, chuchote à peine. Il règne une forme de pudeur collective, comme si chacun craignait de déranger le repos de celle qui avait fini par tant redouter le bruit des hommes. Les gendarmes postés discrètement aux abords de la propriété pour faire respecter l’intimité des obsèques n’ont même pas besoin d’intervenir ; le respect impose sa propre loi ici. Face à cette maison mythique désormais orpheline de sa gardienne, le temps semble s’être suspendu. Les volets verts sont clos, scellant à jamais les secrets d’une vie hors norme, tandis que dehors, les admirateurs fixent le bois clos, espérant peut-être, dans un dernier élan d’imagination, entendre un aboiement lointain ou sentir cette présence électrique qui a magnétisé le monde pendant soixante-dix ans.

Au fil de la matinée, alors que le silence des hommes se fait de plus en plus pesant autour de la propriété, la nature elle-même semble décidée à briser le huis clos comme pour combler le vide laissé par l’absence d’hommage officiel. Le mistral s’est levé avec une violence soudaine, balayant la presqu’île de ses rafales glaciales. Ce vent magistral, maître absolu de la Provence, ne souffle pas aujourd’hui par hasard. Il y a une synchronicité troublante, presque mystique, dans ce déchaînement météorologique qui force les habitants à relever leur col et à plisser les yeux. Comment ne pas y voir la manifestation physique de l’âme de Brigitte Bardot ? Ce vent est à son image : sauvage, imprévisible, impossible à mettre en cage. Il s’engouffre dans le golfe de Saint-Tropez avec la même fougue que celle qu’elle mettait à défendre ses causes, hurlant sa colère et sa liberté face à un monde qu’elle jugeait trop souvent cruel et hypocrite.

Il fait claquer les drapeaux en berne, siffle lugubrement dans les haubans des rares pointus restés à quai dans le vieux port et agite frénétiquement la cime des grands pins parasols sur la route des plages. C’est un vacarme naturel qui couvre les murmures, une symphonie désordonnée qui remplace les oraisons funèbres que la star a refusées. Sur la place des Lices, d’ordinaire si paisible sous l’ombre des platanes centenaires, la poussière tourbillonne, chassant les quelques pigeons qui osent encore s’aventurer au sol. La mer, au loin, moutonne d’un blanc écumant, frappant les rochers avec une rage contenue, rappelant que BB était avant tout une fille de la nature, une créature des éléments bien plus que des salons parisiens.

Ce mistral qui rend fou, comme on le dit en Provence, semble aujourd’hui porter le deuil à sa manière. Il nettoie le ciel de ses nuages mais laisse le froid s’installer comme pour figer la scène dans une pureté cristalline et douloureuse. Pour les Tropéziens qui connaissent la légende locale, ce vent du nord a une signification particulière : il est celui qui chasse les miasmes, qui purifie l’air, qui remet les idées en place. En ce 7 janvier, il agit comme le gardien farouche de l’intimité de la star. Il décourage les curieux, fait trembler les caméras des journalistes postés au loin et semble ériger une barrière invisible autour de La Madrague. C’est comme si la terre de Provence elle-même, cette terre qu’elle a tant chérie et protégée, se dressait pour l’accompagner dans son dernier voyage, lui offrant non pas des larmes mais du souffle — un souffle puissant, libre et éternel qui continuera de courir sur les garrigues bien après que le portail se sera refermé, assurant que si son corps s’éteint, sa force, elle, reste ancrée dans chaque bourrasque qui traverse la baie.

Saint-Tropez se prépare pour les funérailles de Brigitte Bardot - La DH/Les  Sports+

Si le vent hurle au-dehors, à l’intérieur des foyers et des petits commerces qui résistent encore à l’invasion des enseignes de luxe, le chagrin se vit à voix basse, dans une intimité poignante qui échappe aux caméras des chaînes d’information. Car pour les vrais Tropéziens, ceux qui habitent ici à l’année loin des paillettes de juillet, ce n’est pas une icône mondiale du cinéma qui vient de disparaître ; ce n’est pas la sex-symbol des années 60, ni même la militante radicale décriée par certains. Pour eux, c’était simplement Brigitte, une voisine un peu spéciale certes, mais une voisine avant tout, qui faisait partie du paysage aussi indissociable du Var que les cigales ou les oliviers.

Dans les cafés du port, où les pêcheurs se réchauffent les mains autour d’un café noir, les conversations sont rares et graves. On ne refait pas le monde ce matin, on se souvient. On évoque cette silhouette familière que l’on croisait autrefois au volant de sa Mini Moke déglinguée, les cheveux en bataille, indifférente aux regards, s’arrêtant pour engueuler un touriste ou pour ramasser un chien errant. Il y a dans ce deuil local une dimension presque familiale. Les anciens du village savent qu’ils viennent de perdre leur meilleur allié, la gardienne farouche de l’identité de leur commune. Tant qu’elle était là, vivante, retranchée dans sa forteresse de la pointe de la Garrigue, ils savaient que Saint-Tropez conservait une âme, une part de vérité brute face à la marée montante de l’argent roi et du bétonnage.

Ce sentiment de perte est doublé d’une angoisse sourde, celle de l’orphelin qui se demande ce que va devenir la maison familiale. Brigitte Bardot était le dernier rempart, une figure tutélaire qui, par sa seule présence, rappelait aux promoteurs et aux milliardaires que cette terre avait une histoire, une rudesse et des règles. Les commerçants du marché de la place des Lices, qui l’ont vue arpenter les allées pendant des décennies panier au bras, ont le regard vide. Ils savent que le mardi et le samedi matin n’auront plus jamais la même saveur. Il manque désormais cette électricité, ce mélange de crainte et d’admiration qu’elle suscitait à chacune de ses rares apparitions. La tristesse qui baigne Saint-Tropez aujourd’hui est celle d’une époque révolue qui s’éteint définitivement. Les habitants pleurent la fin de l’insouciance, la fin de ce petit village qu’elle aimait tant et qu’elle a défendu bec et ongles. C’est un deuil sans larmes hystériques, un deuil digne et profond, ancré dans la terre. En perdant Brigitte, les Tropéziens ont l’impression qu’on leur arrache le cœur de leur village, ne laissant derrière elle qu’une coquille vide, une carte postale magnifique mais désormais sans vie, livrée aux appétits des spéculateurs qu’elle avait passé sa vie à combattre. Ils se sentent seuls, terriblement seuls, abandonnés sur leur presqu’île devenue soudain trop grande et trop silencieuse pour eux.

Au fur et à mesure que les heures s’égrènent sous ce ciel de traîne, Saint-Tropez prend des allures de décor de cinéma abandonné, une scène immense dont on aurait brusquement éteint les projecteurs et renvoyé l’actrice principale. Les ruelles de la vieille ville, habituellement des artères palpitantes où se croisent l’art de vivre à la française et l’exubérance internationale, semblent aujourd’hui figées dans une stase minérale. Les boutiques de luxe, temples de cette consommation effrénée que Bardot fustigeait avec tant de véhémence, sont éteintes, les grilles baissées. Chanel, Dior, Hermès — ces noms qui font courir les foules semblent dérisoires, presque vulgaires face à la majesté du deuil qui frappe la cité.

Il flotte dans l’air une sensation d’irréalité comme si, avec la mort de BB, c’était l’essence même de l’endroit qui s’était évaporée. Sans elle, Saint-Tropez court le risque de ne redevenir qu’un point sur une carte, une station balnéaire parmi d’autres délestée de sa magie. Car c’était elle, et elle seule, qui, malgré sa réclusion et son invisibilité, maintenait la légende en vie. Elle était le cœur battant invisible, la reine recluse de cette citadelle. Maintenant que le cœur s’est arrêté, la ville ressemble à un corps sans âme, une belle coquille vide balayée par les vents où les échos des fêtes passées ne sont plus que des souvenirs lointains et douloureux.

Sur le port, les quelques yachts amarrés à l’année sont recouverts de leurs lourdes bâches d’hiver, ressemblant à des fantômes de navires ou à des linceuls grisâtres. Il n’y a pas d’activité, pas de marins qui s’affairent sur les ponts, pas de touristes pour se prendre en photo devant les coques rutilantes. L’immobilité est totale. C’est une ville en arrêt sur image, pétrifiée par la nouvelle, incapable de reprendre son souffle. Même les mouettes, d’ordinaire si criardes autour de la criée, semblent avoir déserté le ciel comme si elles savaient que celle qui les nourrissait et les défendait n’était plus là pour les contempler. Cette atmosphère de désolation rappelle cruellement que Saint-Tropez, avant d’être une marque mondiale, était un village isolé, difficile d’accès, une terre rude que seuls les passionnés savaient apprivoiser. Aujourd’hui, le vernis craque ; sans la lumière de Brigitte pour l’illuminer, la presqu’île retrouve sa mélancolie originelle, celle des hivers longs et solitaires. C’est un retour brutal à la réalité : la fête est finie pour de bon. Les habitants errent dans ce labyrinthe de pierre froide avec le sentiment vertigineux que l’histoire s’est arrêtée ce matin. Il ne reste que le silence des ruelles vides, témoins muets d’une gloire passée qui s’en va rejoindre la terre, laissant derrière elle une ville qui ne sait plus très bien qui elle est ni ce qu’elle deviendra sans sa muse éternelle.

Alors que les dernières lueurs du jour s’effacent derrière les collines des Maures, plongeant les Canoubiers dans une pénombre violacée, Saint-Tropez bascule définitivement dans une autre dimension. Ce crépuscule du 7 janvier 2026 n’a rien de l’apaisement habituel des fins de journées hivernales. Il ressemble à un rideau de velours sombre qui tombe lourdement sur une scène de théâtre, marquant la fin irrévocable du spectacle. La lumière si particulière de la Côte d’Azur, celle-là même qui avait sculpté le mythe Bardot dans la pellicule de Vadim, semble se retirer à regret, laissant la place à une nuit d’encre profonde et insondable.

Devant La Madrague, les silhouettes des derniers pèlerins se dissolvent dans l’obscurité grandissante. Les fleurs déposées le matin ne sont plus que des taches floues, des offrandes muettes avalées par la nuit. La maison, désormais, n’est plus tout à fait une demeure ; elle commence sa lente métamorphose en mausolée, en sanctuaire de la mémoire. On imagine, derrière les murs, le calme absolu qui doit régner maintenant que les rites sont accomplis. C’est l’heure où, d’ordinaire, Brigitte aimait contempler la mer seule avec ses pensées et ses animaux. Ce soir, la mer est seule. Les vagues continuent de lécher le petit ponton privé, ce morceau de bois mythique où elle fut photographiée mille fois, mais le clapotis de l’eau résonne désormais comme une prière monotone, une litanie pour l’absente.

C’est la fin d’un règne, la chute de la dernière impératrice de France. En s’éteignant, le jour emporte avec lui les derniers vestiges du XXe siècle, cette époque où l’insouciance était un art de vivre et la beauté une arme de révolution. Saint-Tropez va dormir ce soir avec le poids d’un secret historique : celui d’avoir été le théâtre de l’adieu le plus discret et le plus retentissant du siècle. La ville ne sera plus jamais ce terrain de jeu innocent qu’elle a connu ; elle devient le gardien d’une tombe sacrée, le dépositaire d’une légende qui la dépasse.

Pourtant, alors que la première étoile s’allume timidement dans le ciel froid, une certitude s’impose, apaisante et lumineuse : la lumière ne s’est pas vraiment éteinte, elle a simplement changé de nature. Brigitte Bardot ne marche plus sur le sable, mais elle est devenue le sable. Elle n’est plus la voix qui crie, mais elle est le vent qui porte le cri. Elle s’est fondue dans ce paysage qu’elle a tant aimé, devenant indissociable des pins parasols, de la garrigue odorante et de l’écume blanche. Elle est partout, éternelle et intouchable. La nuit peut bien tomber sur Saint-Tropez, elle ne pourra jamais effacer l’éclat de celle qui a choisi de devenir non pas une étoile de cinéma, mais une étoile polaire pour tous ceux qui regardent vers le ciel en cherchant la liberté.